La brumeuse Petite Catherine de Kleist dans la clarté d’André Engel
·Pièce rarement montée et insaisissable, la pièce de Kleist se retrouve dans une nouvelle version
Pièce rarement montée et insaisissable, hésitant entre conte fantastique, poème mystique et drame amoureux, La Petite Catherine de Heilbronn de Kleist trouve dans une nouvelle version d’André Engel créée jeudi soir à Paris une lecture claire servie par une solide distribution.
Le spectacle, présenté jusqu’au 23 février aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dont le metteur en scène français n’est plus "artiste associé" mais reste une valeur sûre. C’est là qu’André Engel a monté en 2006 un Roi Lear de Shakespeare aussi remarqué que son Jugement dernier de Horvath avec Jérôme Kircher et Julie-Marie Parmentier.
Ces deux acteurs, distribués aux côtés d’Anna Mouglalis, Tom Novembre et six autres comédiens, retrouvent les premiers rôles dans La Petite Catherine de Heilbronn, pièce dont on fête le bicentenaire (1808). Tous deux apparaissent dès l’étrange scène d’ouverture, où le Comte Frédéric (Jérôme Kircher) est accusé devant un tribunal invisible par un homme de moindre condition (Fred Ulysse) d’avoir ensorcelé sa fille de 15 ans, Catherine (Julie-Marie Parmentier). Le Comte parvient à convaincre ses juges de son innocence et la jeune fille de retourner vivre auprès de son père. Mais les deux êtres, après moult péripéties et un chemin à valeur initiatique (le sous-titre de la pièce est l’épreuve du feu), se rejoindront dans le mariage.
Le texte français de Pierre Deshusses a beau la rendre accessible au spectateur d’aujourd’hui, la pièce de Heinrich von Kleist (1777-1811), romantique allemand en quête d’absolu, a ses longueurs et ses faiblesses, qui tiennent notamment au fait que l’auteur brasse les genres les plus divers (thriller médiéval, ballade populaire...). Le grand mérite du spectacle d’André Engel est d’en proposer une vision unifiée et cohérente. Le metteur en scène s’appuie sur le travail de son scénographe attitré Nicky Rieti, qui a conçu des bâtiments moyenâgeux en ruine de style gothique (logis, prieuré, palais...) un peu cartonneux mais capables, en pivotant et se déplaçant, d’esquisser de nouveaux espaces sans rupture esthétique. Les lumières d’André Diot, autre fidèle d’Engel, découpent superbement une scène nimbée de brumes, isolant tel recoin ou telle âme errante, parfois d’un faisceau blanc à dimension céleste. Le metteur en scène n’omet pas de mettre un peu de distance et de légèreté bienvenues, notamment en actualisant subtilement la pièce à l’heure de l’automobile pétaradante. L’Empereur de Jean-Claude Jay est d’un caractère très bouffe. Et même Cunégonde, la terrifiante baronne, peut faire sourire: pas quand Anna Mouglalis lui prête sa voix grave et voilée mais quand elle tombe le masque (le dentier, la perruque...) d’une beauté artificielle.
Le couple Jérôme Kircher/Julie-Marie Parmentier est d’un bel équilibre. Lui, homme d’honneur d’un grand aplomb. Elle, la pureté incarnée jusqu’à l’évanescence, qui clôt le spectacle sur un soupir de surprise et de contentement quand son aimé lui ouvre son coeur en une litanie exaltée.
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