Herwig Lerouge / Journaliste
Le plombier polonais n´est pas un fantasme
Je n’en suis pas sûr aujourd’hui, mais si la Constitution, si la directive passe, ce ne sera plus un fantasme du tout. Je constate que beaucoup de gens sont conscients de ce qui peut arriver en Europe si cette Constitution est votée. On constate toute l’impuissance des campagnes médiatiques où l’on essaye de les convaincre du contraire, en France et en Hollande, elles sont vouées à l’échec parce que la réalité des choses est là.Il y a quelque temps, le journal Libération a publié un article sur une grève en Suède à Stockholm. Des syndicats bloquaient l’accès à une école en construction, cette construction était réalisée par un entrepreneur letton avec des ouvriers de Lettonie. Ces ouvriers étaient payés selon les conventions collectives en vigueur en Lettonie, c’est-à-dire 3 à 4 fois moins que ce qu’imposent les conventions collectives en Suède. Et ça, les travailleurs et les syndicats ne l’ont pas accepté, ils ont bloqué l’accès de cette école aux fournisseurs, ils ont fait arrêter les travaux et sont allés au tribunal du travail qui leur a donné raison. Donc pour le moment, les travailleurs lettons en Suède doivent respecter les conventions collectives de la Suède. Mais le ministre des Affaires étrangères de Lettonie s’est fâché et a dit que ce jugement du tribunal était contraire à l’esprit et à la lettre de la Constitution européenne et que si la Constitution européenne était votée ce ne serait plus le cas. Il a raison : si cette Constitution passe, on aura beaucoup plus de difficultés pour condamner cet entrepreneur. Parce que la Constitution se base en fait sur les mêmes principes que la directive Bolkestein qui applique le principe du pays d’origine. C’est-à-dire : quelqu’un qui accepte un travail dans n’importe quel pays de l’Union Européenne peut effectuer ce travail aux conditions de son pays d’origine. Concrètement, le plombier ou l’informaticien polonais ou letton qui viendrait travailler, il pourra le faire aux salaires, aux conditions de Sécurité sociale en vigueur en Pologne ou Lettonie. Ce n’est pas possible aujourd’hui, mais ça le sera si cette directive est appliquée. Mais le plombier, c’est un indépendant. Les salariés sont-ils vraiment menacés ? Cette directive prévoit que le principe du pays d’origine est valable pour les indépendants uniquement. Mais nous connaissons tous les "faux indépendants". Il y a déjà un tas d’astuces et de trucs, pour faire passer pour des indépendants des gens qui sont dans une relation salarié-patron. Des tas de supermarchés ont des gérants soi-disant indépendants, franchisés, mais on sait très bien qu’ils sont complètement dépendants, ça c’est un problème. Un deuxième problème, c’est qu’officiellement dans le texte, il est dit que les entreprises qui utilisent des salariés doivent respecter les conditions minimales du pays dans lequel ils vont travailler. ça implique que la concurrence va être extrêmement grande, pour abaisser dans l’ensemble d’un certain secteur vers des salaires minimaux. Les maçons polonais vont travailler ici au salaire minimum qui sera inférieur au salaire normal dans la construction ici (...). Donc, on voit qu’on est en train d’importer cette main-d’¦uvre des pays à bas salaire dans le but de détruire tous les acquis sociaux qui existent ici dans les conventions collectives, dans la loi, etc. En faisant pression vers le bas, même si on a dans un premier temps retiré Bolkestein, pour donner une chance à Chirac, parce que Bolkestein faisait voter NON, donc on a fait semblant de le retirer. Heureusement donc qu’on a voté NON, parce que si on avait voté OUI en France et en Hollande, ils n’auraient pas attendu un mois pour remettre Bolkestein sur la table. Parce que la Constitution et Bolkestein, c’est la même chose. Les principes de Bolkestein sont dans la Constitution. À tous les niveaux, il va y avoir une pression à la baisse, au niveau des salaires, des acquis sociaux, du chômage, de l’assurance-maladie, de toutes sortes de choses quotidiennes qui touchent les gens. Mais c’était déjà commencé avant la Constitution, avec les accords de Lisbonne ? L’accord de Lisbonne est déjà en vigueur depuis 2000, conclu par les chefs d’Etat, dont la majorité sont des chefs d’Etat socialistes. On allait faire de l’Union Européenne la puissance la plus compétitive du monde. Donc cet accord était clairement dirigé contre les Etats-Unis. Il s’agissait pour le patronat européen parce que c’est sous la pression de ce patronat en premier lieu que cet accord a été conclu que les multinationales européennes puissent concurrencer les multinationales américaines aux mêmes conditions. Parce que, selon elles, les entreprises européennes ont un certain désavantage par rapport aux américaines, notamment au niveau des "charges patronales" beaucoup moins élevées aux Etats-Unis. Et l’autre désavantage que l’on veut éliminer, c’est la structure du marché du travail. On veut un marché du travail plus flexible. Pour arriver au principe en vigueur aux Etats-Unis où on engage quelqu’un aussi longtemps qu’on en a besoin et on le jette quand on n’en a plus besoin, on le réengage, etc. C’est ça qui a été convenu à Lisbonne et aussi qu’il faut mettre plus de gens sur le marché du travail, ce qui n’est pas la même chose que de donner du travail à plus de gens. Plus de gens sur le marché du travail, ça veut dire qu’on les raye du chômage ou qu’on les fait travailler plus longtemps. Et ça, c’est une des grandes mesures prises à Lisbonne. Surtout chez les travailleurs âgés de 55 ans, il fallait arriver à ce que la moitié d’entre eux travaillent encore en 2010.
Retraite à 70 ans
Pour cela, on va prendre toute une série de mesures qui vont jusqu’à la suppression de tous les systèmes de prépensions, de mise à la retraite anticipée, d’arrangement de la carrière. Il faudra avoir travaillé plus longtemps pour avoir droit à une pension. On va donc travailler beaucoup moins, mais beaucoup plus longtemps ? Il a été décidé et on a trouvé de nouveaux mots pour ça qu’on allait augmenter "l’employabilité". Cela veut dire que tout le monde sera responsable de trouver du travail ou pas. Donc, on abolit "le droit au travail", qui ne se trouve d’ailleurs pas dans la Constitution. Dans la Constitution, se trouve "le droit de chercher du travail". Cela veut dire que si vous ne trouvez pas du travail, c’est de votre faute, c’est parce que vous n’avez pas suivi assez de formations, c’est parce que vous n’êtes pas assez flexible, parce que vous n’êtes pas prêt à aller travailler à 300 km de chez vous.Et c’est donc ça l’aspect de Lisbonne que je veux montrer : c’est le principe de l’activation des chômeurs, la chasse aux chômeurs. Pour chaque chômeur, on contrôle qu’il cherche bien du travail. Dans une première phase, on dit qu’on va l’aider. Mais le but est de créer un climat où tout le monde est responsable de trouver du travail par lui-même, et s’il ne fait pas assez pour sa formation, alors tant pis pour lui, il n’aura plus droit à des allocations de chômage parce que ce sera de sa faute s’il n’a pas trouvé du travail. En fait ce qui se passe avec Lisbonne, c’est qu’on va vers une société où il n’y a plus de sécurité d’emploi, plus de sécurité d’avoir une pension sérieuse, plus de sécurité de salaire. Donc on va vers une société où chacun est responsable de lui-même, de son avenir et où l’Etat n’est plus obligé de fournir aux gens des soins de santé, une allocation de chômage qu’on perde son emploi à cause d’un licenciement ou pour d’autres raisons. Une société dans laquelle on est usé à 50 ans mais où on devra travailler jusque 70 ans, sinon on n’aura pas de quoi vivre. Le système de prépensions publiques aura des prépensions insuffisantes. Tout ça aura en effet pour conséquence que les charges patronales vont diminuer de façon considérable, mais tous les systèmes sociaux aussi en proportion. Pour résumer, on est engagé dans un processus qui met en concurrence systématique, vers le bas, le plus possible, tous les travailleurs de partout. Une sorte de chantage généralisé.
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