Gilbert DALGALIAN / linguiste et écrivain
"On n’est pas meilleur citoyen quand on est monolingue"
Gilbert Dalgadian a animé hier une conférence à Biarritz sur les avantages du bilinguisme précoce. Ce linguiste, qui vient de sortir un nouvel ouvrage, Reconstruire l’éducation, aborde ici la problématique liée au bilinguisme.
En quoi le bilinguisme est-il une richesse ?
C’est un lieu commun de dire que c’est une richesse culturelle, mais c’est aussi une richesse neuronale. Au niveau du cerveau, l’enfant qui acquiert précocement une deuxième langue, construit une des deux aires qui constituent le langage, l’Aire de Broca, de façon plus étoffée et plus riche. C’est un équipement neuronal puissant et qui va rejaillir positivement sur la langue première. Le cerveau n’est pas divisé en compartiments étanches, et donc cela va se faire au bénéfice, et non pas au détriment, du français par exemple. Chaque progrès fait dans une langue est aussi un approfondissement de la première langue et permet d’en acquérir d’autres. On s’est aperçu que les moyennes des classes bilingues sont meilleures que les classes monolingues dans le calcul exact (division, addition etc.).
Tous les travaux confirment-ils cela ?
C’est confirmé par les neurosciences et la linguistique, mais aussi par les études menées par l’Education nationale. Celle-ci n’aurait jamais ouvert les filières bilingues publiques, si elle ne l’avait pas évalué. Elles n’ont jamais porté sur la langue basque ou le breton, mais surtout sur le français et les maths. L’EN voulait savoir si les enfants non seulement ne perdaient rien, mais avaient ou non un plus dans ces matières. Au niveau du CP, les écarts ne sont pas éloquents, mais à partir du CE cela se confirme, et avec éclat pour les CM : les moyennes en français et en maths des bilingues sont supérieures. A partir de ce moment-là, l’EN s’est dit que le bilinguisme ne portait pas tort aux enfants. Ce sont des études anciennes faites à la fin des années 70, quand les premières filières bilingues ont vu le jour. L’EN ne les diffuse pas, probablement car cela créerait un appel d’air du côté des parents.
Globalement, l’Education nationale évolue sur ces
questions ? C’est la question du verre à moitié plein ou à moitié vide. Cela progresse mais à un rythme insuffisant, ce qui fait que l’EN est en retrait des engagements formels pris par l’Etat et les régions. Est-ce dû à une volonté politique de l’Etat sur
les langues "minoritaires" ?
C’est plus profond, c’est carrément idéologique, lié à une vieille histoire de l’idéologie française jacobine et monolingue qui fait que l’on est victime de deux illusions. La première serait que l’on apprendrait mieux le français quand on perdrait les autres langues. La seconde est que l’on serait un meilleur citoyen si l’on est monolingue. Les deux assertions sont fausses. Cette idéologie du monolinguisme unificateur traverse tous les courants politiques. Il y a une désintoxication, une démystification à mener pour bien faire comprendre aux parents, que si ces choix sont historiquement explicables, ils sont ineptes. Cela vaut pour les langues régionales, mais aussi pour la conservation de certaines langues d’origine de l’immigration. Evidemment, les jeunes issus de l’immigration doivent maîtriser le français, c’est une exigence sociale. Pour autant, il n’est pas exigé de perdre une langue d’origine quelle qu’elle soit. Cela pourrait être un avantage que ces jeunes aient les moyens de conserver ou de cultiver leurs langues parentales. Si une langue et une culture ont droit de cité à l’école, il n’y a plus de dévalorisation symbolique. On n’a pas signifié à ces enfants que leurs langues ne sont pas des malus, mais des bonus. L’école devrait valoriser ces différences. De plus, ces enfants issus de l’immigration sont souvent meilleurs en langues que les autres.
En Pays Basque, la demande de bilinguisme est de plus en forte. Est-ce la même chose dans les autres territoires ?
Les parents sont en effet de plus en plus demandeurs. L’idée a avancé plus vite dans l’opinion que chez les politiques. Je le constate dans toutes les régions concernées. 80% des parents qui ont fait le choix du bilinguisme sont eux-mêmes monolingues. Ces parents ont un sentiment de perte et c’est pour réagir à cette prise de conscience qu’ils mettent leurs enfants en bilingue. Il est assez frappant de constater qu’ils ont délégué à la génération suivante le devoir de réappropriation linguistique. Je le constate partout dans les mêmes proportions. Il y a aujourd’hui une course contre la montre qui s’est engagée. Une génération de vrais locuteurs est en train de disparaître. Cela progresse au niveau des parents, des linguistes et des psychologues. Au niveau des décideurs il y a un siècle et demi de retard pendant lequel on a éradiqué les langues. Maintenant il faut tout reprendre à zéro.
|