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Paul Molac : «Fédérer en expliquant que notre proposition de loi n’est pas dangereuse pour la République»

 

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26/10/2013

Entretien avec Paul MOLAC / Député du Morbihan (UDB - RPS)

Béatrice MOLLE

Paul Molac député breton est le spécialiste des langues régionales au Parlement. Membre de l’UDB (Union démocratique bretonne) il fait partie des députés de la majorité, sa candidature ayant été soutenue par EELV (Europe Écologie Les Verts), RPS (Régions et peuples solidaires), et le PS. Ce fils d’agriculteurs prof d’histoire et de géographie a été également chanteur au sein du groupe de musique traditionnelle Ferzaé, il a aussi été président de l’association Div Yezh défendant le bilinguisme dans les écoles publiques de Bretagne. Il participera au congrès de la Flarep (voir encadré) et s’apprête à déposer une proposition de loi sur les langues régionales.

D’un point de vue législatif concernant les langues régionales où en est-on ?

Sous l’ancienne législature, il y avait une loi préparée par Jean-Jacques Urvoas et reprise ensuite par Marc Le Fur. Les deux leaders au Parlement dans ce domaine étaient donc deux députés bretons. Un de l’Ump, l’autre du PS. Moi je travaille sur les langues régionales, avec les Corses comme Paul Giaccobi et les Basques Sylviane Alaux, Colette Capdevielle et Frédérique Epagnac. J’ai par exemple réussi à faire signer tous les députés bretons pour la télé. Si cela concerne la Bretagne à quatre départements (sans la Loire Atlantique), on le fait avec ceux qui sont là mais j’essaie toujours d’associer notre cinquième département.

Vous allez prochainement déposer une proposition de loi. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous préparons une proposition de loi constitutionnelle et nous comptons la déposer sur le bureau de l’assemblée dans les jours à venir. Avec une proposition à tous les autres groupes pour qu’ils la déposent eux-mêmes sous leur signature. Cette proposition contient un article qui dit que la France peut ratifier la Charte des langues minoritaires. C’est pour l’insérer dans la Constitution ce qui veut dire qu’il faudra avoir les 3/5 du Parlement qui la vote.

Y a-t-il un calendrier précis ?

Cela va être long, il va falloir aller voir les députés et faire en sorte que les groupes s’en emparent, qu’ils aient un leader à l’intérieur. Mon initiative n’est pas personnelle, elle est coordonnée avec les défenseurs des langues régionales de tous les groupes. Pour l’instant, je ne peux pas donner le nombre de signataires, nous sommes en pleine collecte des signatures. L’enjeu c’est plus d’être un aiguillon, ce n’est pas nous qui ferons le gros du vote, c’est le groupe SRC (Groupe socialiste) à l’assemblée qui est vraiment visé et également des membres du groupe UMP. Là, cela sera un peu plus compliqué car ils seront obligés d’aller contre l’avis de leur groupe.

Le rapport de force n’est-il pas voué à l’échec ?

Je suis sûr que nous dépasserons très rapidement la centaine de députés et je pense que nous aurons une majorité de plus de 50 %, après ce sont les 3/5e qui sont un peu plus compliqués.

Que pensez-vous des propositions de la ministre de la Culture Filipetti proposant un code et une circulaire ?

Une loi c’est le minimum. Le code n’est pas une solution. Une circulaire c’est bien à condition d’avoir quelqu’un qui la lit et qui après va voir celui qui est chargé de l’appliquer. Avec une loi l’administration se sent obligé de la faire appliquer.

Vous assistez au congrès de la Flarep. Comment se porte l’enseignement du breton ?

Nous avons cinq départements, c’est un peu plus compliqué que chez vous. Notre problème est d’avoir des enseignants en quantité. Nous avons eu quatre projets de classes bilingues qui n’ont pas ouvert cette année faute d’enseignants.

Au Pays Basque le bilan de l’OPLB fait état surtout dans le public d’un décrochage entre le cm2 et la sixième. Y a-t-il un problème similaire en Bretagne ?

Oui c’est le même problème. Il y a 15 000 enfants en bilingue répartis essentiellement sur une moitié ouest de la Bretagne. La densité est beaucoup plus faible et nous avons beaucoup de problèmes pour organiser le second degré. Sur Rennes cela fonctionne bien car les écoles sont dans le même quartier que le collège. De plus, en collège, les élèves sont d’un suivisme relativement surprenant, ils aiment être dans la majorité qui représente pour eux la norme. Autant au lycée, la différence se vit relativement bien et pourrait être valorisée, autant au collège ce sont les années où il faut être comme tout le monde. Et cet état de fait joue aussi sur le décrochage.

Depuis plusieurs semaines des projets d’ikastola de Seaska ne peuvent aboutir, l’Etat français via le préfet appliquant à la lettre la Loi Falloux en interdisant aux collectivités leur financement. Qu’en pensez-vous ?

D’habitude ils regardaient ailleurs et devraient continuer à la faire. Il faut faire une différence entre le droit et la politique. Le droit c’est très compliqué car tout a été fait pour bétonner et quand il y a eu des contrats donnés ils ont été calqués sur les écoles confessionnelles. Sortir de cette loi est compliqué, car cela reste des écoles privées. La façon d’en sortir est peut-être de créer des statuts d’écoles privées non confessionnelles mais du coup plein d’écoles privées pourraient s’engouffrer dans ce dispositif. La deuxième serait un statut spécial pour les écoles associatives et immersives. Mais honnêtement je ne vois pas une majorité voter cela. Pour l’instant l’option consistant à fermer les yeux qui a prévalu jusqu’ici est la situation la plus simple qui permettait de financer les locaux. Car il faut voir dans quelle structure administrative nous sommes. Regardez la Nouvelle Calédonie : elle se retrouve dans quasiment un statut d’indépendance associée. Par contre en France métropolitaine quand on demande ne serait-ce qu’un département, on dit non. Il y a un gouffre entre ce qui est permis aux territoires d’Outre-mer et ce que l’on permet aux peuples de France.

Comment l’expliquez-vous ?

C’est le passé colonial. Culturellement on nous a imposé un certain nombre de choses. Exactement de la même façon que dans les colonies et l’Outre-mer. Avec la différence c’est qu’économiquement la domination est moins flagrante. C’était relativement facile pour nous de pouvoir faire une carrière à partir du moment où l’on changeait de langue, cela était plus difficile pour ceux d’Outre-mer. Aujourd’hui la Corse est le seul territoire de métropole qui ait un statut particulier.

Que pensez-vous de la revendication de Collectivité territoriale Pays Basque ?

J’y suis favorable. On accepte pour Lyon une collectivité à statut particulier. On le refuse pour le Pays Basque comme en Bretagne ou ailleurs au nom de l’égalité républicaine comme si l’égalité et l’équité c’était la même chose. Je suis membre d’UDB et régionaliste, en faveur d’une décentralisation différenciée et d’une capacité réglementaire pour les collectivités. Cela renforcerait la politique linguistique en faveur des langues régionales qui est d’ailleurs menée par les régions. Car cela ne peut pas être piloté de Paris.

N’est-ce pas difficile d’avoir ces positions et d’être dans la majorité à l’Assemblée nationale ?

Je me sens très bien dans la majorité bretonne, ça, c’est très clair, je me sens bien globalement au niveau de la majorité, mais il va falloir convaincre et ce n’est pas simple. Si l’on avait un appui franc du gouvernement, cela serait plus simple mais on ne peut pas dire que nous ayons un appui. On ne nous met pas des bâtons dans les roues mais tout le boulot c’est nous qui le portons. Et nous sommes dans un système où c’est le pouvoir exécutif qui a même la main sur l’agenda des parlementaires. Je crois que beaucoup de gens veulent avancer là-dessus y compris dans la majorité. Le problème c’est de fédérer et de convaincre en expliquant que ce que l’on propose n’est pas dangereux pour la République. Mais c’est compliqué car il n’y a pas que cette question des langues et il faut jongler sur plusieurs dossiers en même temps.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je ne confonds pas la ténacité et la constance avec l’entêtement et l’obstination. Cela veut dire que quand j’ai croché dans un os je ne suis pas près de le lâcher, je ferai mon boulot jusqu’au bout. Il se peut que cela n’aboutisse à rien du tout mais je vais le faire en essayant dans un premier temps de mettre tout le monde autour de la table et de fédérer. Car les langues régionales sont en danger d’extinction, l’Unesco le dit.

Le combat pour les langues régionales s’imposera de toute façon mais la France est un pays de conservateurs. Toute l’idéologie française s’appuie sur l’égalité qui consiste à ce que nous devenions tous des Parisiens qui appartiennent à la classe dominante, pour cela vous avez votre mérite et votre travail pour y arriver. C’est ça le modèle et là nous disons : non ! Nous avons un modèle alternatif : tout le monde peut réussir là où il est. Décolonisons la métropole !

 

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