RSS
Index > Edition papier > Pays Basque

Pays Basque

En pleines arrestations, Paris renforce ses liens avec Madrid

 

p002_01.jpg

02/10/2013

Antton ROUGET

Difficile d’imaginer que le sujet n’a pas été abordé par les deux chancelleries. Lundi, en pleine opération policière menée par la garde civile à l’encontre du mouvement Herrira, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, recevait son homologue espagnol, Alberto Ruiz-Gallardón, à Paris. Au terme de la réunion, les deux ministres de la Justice ont signé une déclaration commune visant à “renforcer le dispositif de lutte contre le terrorisme”. Comme un signal à l’heure où les interpellations menées sur ordre de la justice espagnole rendent envisageable la réouverture du cycle des illégalisations.

“La présente déclaration vise à donner aux enquêteurs et aux magistrats membres de l’équipe commune d’enquête un accès direct et immédiat aux éléments de preuve contenus dans la procédure de l’autre pays.” Alors que la collaboration entre les services de la lutte antiterroriste espagnols et français s’est considérablement développée ces dernières années, Christiane Taubira et Alberto Ruiz-Gallardón ont ratifié un accord qui permet d’accentuer le partage de données, “pas seulement avec le terrorisme de l’ETA, mais aussi toutes les autres formes de terrorisme, notamment le terrorisme islamiste”.

La transmission de données informatiques devrait ainsi être facilitée : “Ce dispositif sera utilisé, côté français, par la section antiterroriste du parquet de Paris, et, en ce qui concerne les autorités judiciaires espagnoles, par les magistrats de l’Audience nationale.”

La signature de cette nouvelle convention vient renforcer une entente depuis longtemps officialisée que ni l’arrêt définitif de la lutte armée, prononcé le 20 octobre 2011 par l’organisation ETA, ni l’arrivée au pouvoir des socialistes à Paris, n’ont ébranlée. “La France et l’Espagne ont été les initiateurs en 2003 des équipes communes d’enquête qui servent de cadre à une coopération renforcée entre les autorités judiciaires des deux pays, notamment dans le domaine de la lutte contre le terrorisme.”

Patxi Segurola et Jokin Aranalde

Alors que les appels à un changement d’attitude se sont multipliés, la sacro-sainte “coopération franco-espagnole” n’a, elle, jamais flanché, faisant de l’utilisation du très controversé mandat d’arrêt européen une pratique courante.

“Avec le MAE, on considère que tous les États de l’espace Schengen sont des États vertueux qui respectent les règles du droit au procès équitable et qui ne pratiquent pas la torture. Or, avec l’Espagne, ce n’est pas le cas.” Même la prise de position, le 10 septembre dernier, de Patrick Baudouin, président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme et avocat du réfugié Jokin Aranalde, n’a pas trouvé d’écho auprès des juges de la cour d’appel de Pau.

Interpellé une semaine après un très médiatique meeting du Collectif des exilés politiques basques, Jokin Aranalde, habitant depuis plus de dix ans au Pays Basque Nord, sera remis dans les prochaines semaines à Madrid -– si le pourvoi en cassation présenté par sa défense n’aboutit pas – pour des faits remontant à plus d’une décennie.

Vendredi, jour de la diffusion d’un nouveau communiqué de l’organisation armée ETA en faveur de la résolution du conflit, c’était l’ancien prisonnier Patxi Segurola, assigné à résidence dans la commune d’Autun, en Bourgogne, qui était extradé vers l’Espagne.

Le silence des parlementaires

Souvent mobilisées en faveur du processus de paix, la réaction des parlementaires socialistes du Pays Basque Nord se traduit cette fois-ci par un silence assourdissant.

Frédérique Espagnac et Sylviane Alaux n’ont pas répondu à nos sollicitations depuis lundi.

Colette Capdevielle n’a, elle, pas souhaité commenter l’opération au nom “de la séparation des pouvoirs. D’autant plus dans une affaire espagnole”.

Les trois parlementaires de la majorité avaient pourtant pris des positions marquées en faveur du processus de paix et soutenu des mesures d’apaisement au sujet des prisonniers. Allant même jusqu’à défier le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, dans le “dossier Aurore Martin”.

Le poids de la coopération a peut-être eu raison de leur liberté de parole.

 

Vague d’indignation et manifestation à Bilbo

Plusieurs milliers de manifestants ont dénoncé, dès lundi soir, les interpellations de 18 membres du mouvement Herrira, et la mobilisation va se poursuivre dans les prochains jours.

Hier, à Bilbo, des dizaines de personnes ont convoqué une grande manifestation dans les rues de la capitale bizkaitar samedi à 17 h 30. Les partis politiques Aralar, Eusko Alkartasuna, Alternatiba, Sortu et Ezker Batua, les syndicats ELA, LAB, Stee-Eilas, Ehne, ESK, Hiru, et d’autres mouvements tels que l’organisation de jeunes abertzale de gauche Ernai ou l’association de familles de prisonniers basques Etxerat, sont à l’origine de cet appel et souhaitent voir “une marée humaine en faveur des droits des prisonniers basques et de la résolution du conflit”.

Autre condamnation des arrestations en provenance de Bretagne, où le mouvement indépendantiste a fermement dénoncé “une attaque contre le peuple basque”.

Ouverture d’une enquête

Autre événement marquant dans les protestations contre les arrestations, Amalur Mendizabal, sénatrice d’Amaiur (coalition abertzale de gauche) au Congrès espagnol, a été frappée à la tête au cours d’une charge de l’ertzaintza contre les manifestants rassemblés à Hernani.

Le porte-parole du gouvernement de la CAB, Josu Erkoreka, a annoncé à la suite de cet incident que la conseillère à la Sécurité, Estefanía Beltrán de Heredia, allait ouvrir une enquête interne pour faire la lumière sur les faits.

Dans un communiqué de presse, le syndicat ELA de l’ertzaintza (majoritaire) a – fait inédit – dénoncé le fait que la police autonomique était aux ordres de la garde civile dans une “opération de pure mise en scène politique” et a réclamé une enquête sérieuse autour des blessures de la sénatrice A. Mendizabal.

Le PNV renvoie dos à dos ETA et le gouvernement espagnol

Après plusieurs déclarations de ses responsables tout au long de la journée de lundi, le Parti nationaliste basque (PNV, à la tête du gouvernement de la Communauté autonome basque, CAB) a réuni sa direction à Bilbo pour définir sa position officielle quant à la vague d’arrestations contre les membres du mouvement Herrira.

Reprenant les propos de son dirigeant, Andoni Ortuzar, le Parti nationaliste basque observe “un préoccupant recul concernant la perspective de paix” depuis la publication du communiqué d’ETA.

Le PNV renvoie ainsi dos à dos l’organisation armée ETA – qui, “au lieu d’avancer vers sa disparition, s’enorgueillit de son itinéraire violent” – et “la ligne politique et judiciaire espagnole” qui “nous ramènera à l’époque où l’illégalisation, le blocage et la thèse de ‘tout est ETA’ condamnait ce pays à la confrontation”.

“Consolider la paix”

Le premier parti dans la Communauté autonome basque réclame ainsi “une consolidation de la paix en abandonnant les stratégies du passé” et appelle le gouvernement espagnol à “abandonner la stratégie de l’exception juridique, une attitude qui, au-delà de l’arbitraire, est douteuse sur un plan démocratique et nous ramène à un passé que nous pensions heureusement dépassé”, et ETA à “se désarmer et initier le démantèlement de ses structures.”

inprimatu