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Mïrka LUGOSI : « L’Heure bleue, ce sont des moments intermédiaires, propices à l’imaginaire »

 

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01/10/2013

Entretien avec Mïrka LUGOSI / Artiste plasticienne


Cécile VIGNAU

Aujourd’hui s’achève la résidence de la plasticienne Mïrka Lugosi à Nekatoenea à Hendaye. Avec pour point d’honneur une exposition à la villa Beatrix-Enea à Anglet, L’Heure bleue, installée jusqu’au 20 octobre. L’artiste s’est nourrie du territoire et de son environnement naturel afin de ressentir et imprégner sa création, oscillant entre réel et fantastique.


L’Heure bleue, ça renvoie à ces temps indéfinis, cette notion d’entre-deux.

Ce sont des moments intermédiaires, propices à l’imaginaire, à créer des choses que l’on croit voir et qui sont déjà un peu ailleurs. Je l’ai vraiment exagéré, j’ai développé cette frange entre réel et imaginaire, en partant de l’observation de la nature pour la faire virer vers quelque chose de l’ordre du merveilleux, du fantastique.

J’ai également recomposé plusieurs photos prises sur le territoire, à la manière de peintres, et ce de façon troublante. On transforme le réel pour en proposer un nouveau regard.


Peux-tu revenir sur le propos de l’exposition, comment as-tu envisagé cette “heure bleue” ?

On trouve trois pièces, que j’ai pensées dans ce lieu habité et qui va bien avec mon travail. Dans la pièce “Histoire naturelle”, on trouve de nombreux dessins faits en résidence. J’ai amené la figure féminine de manière très ludique, où j’ai fait des portraits à la manière d’artistes en résidence, c’est-à-dire la façon dont moi-même je me suis immergée. La pièce intermédiaire, “Mirage”, présente une vidéo réalisée, à partir d’une prise de sons et d’images. “Le Bureau des recherches poétiques” présente des dessins plus anciens, ainsi qu’un travail de laboratoire. Je travaille depuis des années à la collecte de documents pour mon jardin imaginaire. Je les mets ensuite en relation avec des photographies, créant des ponts, et qui deviennent ici un échantillonnage supplémentaire à l’exposition.


L’un des médiums principalement employé est le dessin. Il y a un souci d’aller dans le microdétail ?

Oui, j’ai un dessin particulièrement lent et minutieux. Je m’applique à avoir un dessin assez maniaque, avec des liens très durs, très propres, et un perpétuel souci de la beauté et de la texture. Cela permet un décalage entre la douceur du dessin et le côté inquiétant, fantastique du sujet. C’est aussi une manière de capturer le regard.


Il y a également un aspect ludique.

Les paysages deviennent fantastiques, donc ludiques. Si j’arrive à faire venir le corps dans le paysage, c’est par ce côté ludique.


On peut voir dans ton œuvre un côté surréaliste.

J’ai toujours dans mon travail cette famille surréaliste, cet amour de l’onirisme. On n’est pas dans un réalisme, mais dans cet esprit surréaliste, dada. Je le revendique, ça a été mes premiers émois de spectateur et de construction. Aujourd’hui, je continue à aimer cet esprit de liberté, de déconnexion, de penser que le rêve fait partie de la vie.


Tu achèves une résidence d’artistes à Abbadia. Ces temps sont nécessaires à ton processus de création ?

Il faut savoir que c’est ma première résidence. J’ai un parcours atypique, je suis autodidacte et ne suis jamais rentrée dans le circuit institutionnel. C’était vraiment comme un rêve qui s’est mis à germer il y a quelques années ; j’ai commencé à entendre parler de ces résidences sans vraiment savoir ce que c’était. Des amis artistes m’en ont parlé ; j’ai aimé le côté dégagé des contraintes et la concentration maximum dans un lieu complètement hors du cadre quotidien. Anne-Laure Sacriste, en résidence ici l’an passé, m’a parlé de Nekatoenea, je me suis projetée dans cette résidence, et j’ai été choisie. C’est un peu comme dans un conte de fée, et maintenant qu’elle s’achève, je peux dire que mon rêve n’est pas du tout déçu.


Comment as-tu appréhendé ce lieu naturel du domaine d’Abbadia ?

J’en ai profité à fond, je suis sortie à tout moment du jour et de la nuit. Appareil photo, caméra, enregistreur de son, j’étais à l’affût de tout, en me disant “je mets les capteurs ouverts à 100 %”. Après, il faut savoir ce que l’on va faire de tout ce matériel. J’avais un projet dans mon dossier d’appel à candidatures ; j’en suis au final assez proche, mis à part le travail développé autour du château. Il a été présent dans tout le travail effectué en tant que château observatoire, mais sans y retourner depuis ma première visite en décembre. Par contre, j’ai fait des recherches, trouvé des trésors de livres qui m’ont servi pour mon inspiration, pour l’exposition.

Après, j’ai bien géré tous les instants d’immersion dans le territoire, de ce qu’on allait faire de ces découvertes. En sachant qu’il ne faut pas non plus trop perdre de temps, toutes les promenades ont été actives. Je pense que j’ai fait une bonne résidence, pour moi en tant que première expérience, ainsi qu’une belle exposition, en rapport avec l’attente du CPIE comme la branche art contemporain.


Comment s’est passée la rencontre entre ton imaginaire déjà très nourri et le site naturel d’Abbadia ?

Je savais que j’arrivais avec mon bagage. La surprise était de savoir quoi faire de cette rencontre. J’ai un filtre, un univers avec de nombreux personnages, et en même temps je commence à travailler le paysage. Je ne me suis pas penchée sur le côté géologique des lieux, la mer, la falaise, mais je suis restée sur le plateau, j’ai observé la façon dont les massifs étaient sculptés, à la fois par le vent et par les jardiniers. D’un seul coup, j’ai aperçu l’élément sur lequel j’allais travailler : les trouées, ces passages que l’on creuse. Je suis alors partie sur cette notion de paysage frontière, ce travail de l’autre côté, ces lieux de passage… qui sont devenus des lieux de passage vers un autre univers. On peut parler de porte spatio-temporelle, ou d’un univers imaginaire toujours un peu inquiétant, presque animal, carrément dévorant. Il est lié à ce que j’ai ressenti sur place, cette agitation qui grouille de toute part. Je cherchais aussi des résonances avec notre corps, avec tous ces réseaux internes invisibles et qui ressemblent à l’architecture des arbres. J’ai mis encore davantage en valeur ce côté organique et proche de nous : la nature humaine, végétale et animale, ne font qu’un.

Après, j’ai eu des rencontres inattendues, cela fait partie du charme de la résidence : avec les oiseaux et tous ces animaux filmés en gros plan et que l’on retrouve dans la vidéo.

 

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