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Sujet à la une

Le réchauffement climatique en marche au Pays Basque

 

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18/09/2013

Carole SUHAS

Entre 2 et 5 degrés de plus selon les scénarios. Le réchauffement climatique pourrait être particulièrement marqué en Aquitaine. “C’est ici que les changements risquent d’être les plus radicaux car nous sommes dans des limites géologiques pour le vivant”, précise Iker Castège, océanographe au Centre de la mer de Biarritz. Il fait partie de l’équipe de 150 scientifiques qui a édité un rapport sur le réchauffement climatique au niveau aquitain, rendu public au début du mois.

“Nous nous sommes concentrés sur deux interrogations : observe-t-on nous aussi le réchauffement climatique et à quels impacts doit-on s’attendre ?” La réponse à la première question est un oui. “Les changements ont bien lieu et on les observe déjà aujourd’hui”, explique celui qui s’est penché dans ce pavé de 365 pages sur la modification du climat et sur ses impacts sur la biodiversité en milieu marin. “Nous sommes dans une limite biogéographique, c’est-à-dire dans un endroit où les espèces d’eaux chaudes rencontrent celles d’eaux froides”, avance Iker Castège. Aussi, les scientifiques s’attendaient-ils à constater des transformations notables dans le golfe de Gascogne.

Arrivée en masse du maquereau

Les derniers relevés en mer du Centre de la mer ont confirmé les théories scientifiques. “Il y a une très forte baisse, dans une échelle de temps assez réduite, d’un certain nombre d’espèces comme le petit pingouin, autrement appelé le pingouin torda, qui fréquentait abondamment le secteur et dont les effectifs sont maintenant très faibles.” L’océanographe biarrot a une explication simple au phénomène. “Le réchauffement des eaux pousse l’espèce à migrer vers les eaux plus froides du nord. A contrario, des espèces plutôt méridionales ont pris leurs marques sur nos côtes comme la daurade coryphène qui a débarqué à Ciboure.” Sans occulter les effets non négligeables de la surpêche sur ces changements, Iker Castège affirme que les conditions climatiques “agissent sur des stocks déjà stressés”.

Et quand on touche à un maillon, on touche à toute la chaîne alimentaire. “Par exemple, la population de maquereaux est en augmentation, or c’est ce dont se nourrissent les dauphins dont le nombre devrait aussi croître dans les années à venir.” Face à ces évolutions, l’océanographe met aussi en garde contre ce qui pourrait devenir un risque pour “l’architecture de la nature”. “Des espèces d’eau chaude introduites, qui ne prenaient pas jusque-là, se retrouvent maintenant dans de bonnes conditions, ce qui amène à la modification des écosystèmes.”

Pour Iker Castège, le changement climatique aurait une influence sur la phénologie, ces phénomènes du vivant que sont la reproduction, la migration ou la pondaison. “On peut progressivement avoir un déphasage entre proies et prédateurs qui ne se retrouvent plus au même endroit au même moment.” Ce phénomène, plus subtil, “pourrait entraîner des changements brutaux” aussi bien environnementaux qu’économiques et sociaux.

Incidence sur l’action politique

Le rapport, qui s’intitule “Prévoir pour agir”, commandé par la région Aquitaine, devrait également avoir des conséquences politiques. C’est du moins ce qu’espèrent les scientifiques qui se sont penchés sur des problématiques de tourisme, d’agriculture ou d’exploitation forestière. Parmi les changements physiques, il faudra notamment compter sur l’élévation du niveau de la mer ainsi que sur des phénomènes d’érosion et de submersion. La tendance à la “littoralisation” et à l’élargissement des centres urbains sur la côte inquiète les scientifiques. “C’est particulièrement vrai sur la côte basque où l’on s’attend à une hausse du niveau de la mer allant de 50 centimètres à un mètre”, met en garde Iker Castège. “Cela implique un choix du politique qui, partout où c’est possible, peut déjà commencer à envisager le recul des constructions.”

Partout, d’autres solutions devront donc être trouvées “face à quelque chose d’inexorable”, prévient l’océanographe qui résume ainsi le travail mené depuis trois ans : “On peut être sûrs que le monde va changer, on ne peut pas arrêter le changement climatique au niveau local, mais on peut faire en sorte de s’y adapter pour qu’il soit moins douloureux pour l’homme comme pour l’environnement.”

 

Des études climatologiques à approfondir

Les différentes études ou rapports sur le changement climatique sont souvent sources de désaccords, ou au moins de débats, sur la méthodologie à employer. Pour celle dont il est question ici, Iker Castège tient à préciser que les tendances ont été analysées sur des données climatologiques et non pas météorologiques. Explications pour les néophytes.

À en croire Iker Castège, la météorologie ne permet pas d’établir une tendance générale, tout simplement parce son échelle de mesure n’est pas assez longue dans le temps, “ce qui est un problème car le phénomène de changement climatique n’est pas linéaire”, précise le scientifique qui prend pour exemple les abondantes chutes de neige de l’hiver dernier qui ne seraient “absolument pas représentatives de l’évolution climatique”.

L’échelle de mesure atmosphérique est bien plus large. Pour les études sur la biodiversité marine dont il s’est chargé plus personnellement, Iker Castège raconte avoir “pris en compte les données atmosphériques relevées à Biarritz, c’est-à-dire, les températures, le vent, la pression atmosphérique, ainsi que les données océaniques relevées à Socoa, autrement dit l’agitation de la mer et la température de l’eau”. C’est dans ces variables que se sont dessinées des tendances : “Dans les années 1970, la température était plutôt basse et l’insolation faible, et aujourd’hui, les températures sont plus élevées tout comme l’insolation est plus forte”, avance Iker Castège.

Ces tendances ne sont évidemment pas à l’abri de “surprises ou de changements brutaux”, précise Iker Castège. Ce qui incite le Giec aquitain à réclamer une “veille scientifique pérenne”. “Cet ouvrage n’est pas un point final, mais plutôt le départ de la constitution de cette veille”, précise l’expert. La vieille formule “penser global, agir local” pourrait résumer les intentions des 150 scientifiques à l’origine du rapport mis en ligne (pour les plus courageux), sur le site de la région Aquitaine.

L’Aquitaine particulièrement réchauffée

Depuis le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) sorti en 2007, les estimations des scientifiques quant au réchauffement planétaire ont été regonflées.

Pour les 150 scientifiques aquitains, sous la houlette du climatologue Hervé Le Treut, “il est nécessaire d’envisager les conséquences d’une élévation de la température moyenne globale de l’ordre de 4 ou 5 degrés” à horizon 2100. Un autre scénario, jugé moins plausible par les experts, table plutôt une hausse de 2 degrés.

Les variations de quelques dizaines de centimètres de hausse pour le niveau des océans sont remises en cause par la fonte plus rapide que prévue de l’Antarctique et du Groënland. “Prévoir un relèvement d’un mètre ou plus en fin de siècle relève d’une précaution nécessaire”, stipule le rapport dans sa conclusion.

Plus localement, les modèles de Météo-France ou de l’Institut Pierre-Simon-Laplace simulent en Aquitaine des élévations de températures pouvant atteindre 10 degrés en moyenne estivale. “Le réchauffement global pourrait aussi s’accompagner d’une forte diminution estivale des précipitations en Aquitaine”, souligne Iker Castège. De manière générale, les ressources en eau douce seront en diminution et obligeront les agriculteurs comme les professionnels du tourisme, pour ne citer qu’eux, à repenser leurs modèles d’exploitation. Le prochain rapport du Giec, découpé en deux étapes, doit paraître en septembre 2013 puis en 2014.

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