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Sujet à la une

Les maisons du Pays Basque Nord ont ouvert leurs portes

 

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15/06/2013

Carole SUHAS

Les verrous ont sauté. Des centaines et probablement plus encore. Dans les années 1980, les portes des foyers du Pays Basque Nord se sont ouvertes en masse pour accueillir les réfugiés basques, qui de combattants du régime franquiste soutenus par les pays voisins étaient devenus des “terroristes indésirables et dangereux pour la sécurité intérieure de la France”, nouvelle amie et collaboratrice de l’Espagne de la “transition démocratique”. Officiels ou officieux, les réseaux d’entraide se mettent en place pour surmonter l’exil, mais aussi pour faire face à la répression qui ne manquerait pas de s’exercer. Toutes ces formes de solidarité ont fleuri dans les villes et villages durant cette période noire.

À cette époque, Mikel Epalza était vicaire dans le quartier Saint-Martin de Biarritz. Les premiers réfugiés arrivés au Pays Basque Nord peuvent alors compter sur les efforts déployés notamment par certains curés, regroupés plus tard au sein de l’association Herriarekin. À Saint-Jean-de-Luz, l’association Anai Artea met un bâtiment entier à disposition des réfugiés basques. Pouvant héberger jusqu’à une vingtaine de personnes dans son local, Anai Artea essaie de trouver nourriture, vêtement ou logement tout en les mettant en relation avec les autorités administratives pour régulariser leur situation et obtenir le statut de réfugié auprès de l’Ofpra. Ce qui donne droit au séjour, au travail ou à la couverture sociale.

En 1983, naît le GAL, (Groupe antiterroriste de libération), “voulu par le gouvernement espagnol et toléré par le gouvernement français”, se rappelle Mikel Epalza. Lors de cette période, “ça pétait de partout”. “Il y avait d’un côté les menaces et de l’autre l’accueil”, explique celui qui est aujourd’hui l’aumônier des marins. C’est le temps de la clandestinité. “Il fallait laisser le minimum de soupçons possible, nous savions que nous étions passés de la légalité à l’illégalité en accueillant des gens chez nous”, se souvient Frantxoa Garat, membre d’Anai Artea qui sera arrêté en 1992 pour avoir hébergé un réfugié basque.

En 1986, l’association, lance la campagne “Un réfugié, un toit”, “venue couronner tout le travail antérieur”, explique Frantxoa Garat. Elle estime que près de 500 foyers ont ainsi fait acte de solidarité, “que ce soit pour des raisons politiques ou humanitaires”. Un an après, une rafle policière, largement médiatisée à l’époque, entraîne l’arrestation d’une centaine de réfugiés dont 60 seront remis à la police espagnole. Depuis, les “réfugiés politiques” n’existent plus pour les pouvoirs en place.

Les premiers réfugiés basques d’Arbonne et l’aventure “Arantzola”

À Arbonne, le souvenir des premiers réfugiés est encore vif. En 1984, la grève de la faim entamée par 47 réfugiés dans la cathédrale de Bayonne – dont ils seront expulsés – se poursuit à Arbonne sous la protection du curé Mattin Carrère. “J’avais 15 ans à l’époque et je me rappelle de ma mère qui avait dit ‘Il est fou’.” “Elle avait peur pour lui parce qu’elle savait ce que ça impliquait”, raconte Erregina Dolosor.

“Avec cette grève, les habitants d’Arbonne ont vraiment compris ce qui se passait, beaucoup ont ouvert les yeux sur le problème et ceux qui n’ont pas voulu les ouvrir à l’époque ne l’ont toujours pas fait”, commente celle qui a “grandi avec les ‘réfus’”. Pendant 40 jours, les réfugiés basques camperont dans l’église, allongés sur des matelas, sous les porches, mourants. “On ne pouvait pas y rester insensible.”

La première marche des réfugiés, “Errefuxiatuak Euskadin libre”, fit le tour du Pays Basque avant d’arriver à Arbonne. “Moi, c’est là que j’ai connu mes premiers réfus” se souvient Erregina. Les travaux de la salle Arantzola commenceront en 1987. Beaucoup de ces réfugiés adoptés par le village mirent la main à la pâte. “Joseba Antonio Irizar a fait toutes les boiseries sculptées de la salle”, montre Erregina : les sigles du berger en hommage au couple qui céda sa grange et le terrain, la lune pour la gau eskola (cours du soir) dispensés par certains réfugiés, toujours signés JAI. “Il a quand même sculpté tout ça en étant caché”, sourit Erregina. Certains de ces réfugiés d’Arbonne sont restés de nombreuses années. D’autres y ont carrément élu domicile “et connaissent plus de monde que moi”, rigole Erregina.

Ces années-là ont été rythmées par les menaces qui planaient au-dessus des têtes des réfugiés. “Il y a une entreprise à Arbonne qui employait quelques-uns d’entre eux qui a reçu un appel, en euskara, disant ‘Si vous avez de la javel, allez nettoyer tout ça’”, se rappelle Erregina. Le curé, Mattin Carrère, qui a hébergé un grand nombre de réfugiés, a également reçu plusieurs lettres de menaces et était sous surveillance policière constante. “Des voisins lui ont même raconté que la nuit, les policiers sondaient son mur avec une lumière infrarouge pour voir s’il y avait des personnes à l’intérieur.”

“Pendant le GAL, la trouille était là tout le temps : les réfugiés ne sortaient pratiquement pas ou alors ils ne le faisaient pas seuls”, enchaîne celle qui est aujourd’hui en charge de la gestion de la salle Arantzola, où sont toujours dispensés des cours d’euskara par AEK et où sont organisées de multiples manifestations culturelles. Au début des années 1990, le gouvernement Mitterrand – et notamment Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur – durcit le ton.

Le premier arrêté pour avoir hébergé un réfugié, ce qui jusque-là n’était pas considéré comme un délit, fut Frantxoa Garat, un curé. “Jusque-là, on pensait qu’on ne pouvait pas toucher à un homme d’Église.” Dès cet instant, quelques familles qui avaient elles aussi ouvert leur porte, se sont retrouvées interpellées et incarcérées pendant plusieurs mois. Le délit de droit d’asile était né.

La solidarité bretonne à l’épreuve

Alors que les bataillons du GAL font leurs premières victimes, certains réfugiés politiques basques émigrent vers le nord, en Bretagne. En septembre 1984, les premières portes s’ouvrent dans le Finistère. Comme le raconte Charlie Grall, qui a lui-même hébergé des réfugiés à cette époque-là, “une femme et cinq hommes, tous de la province de Gipuzkoa, sont arrivés dans un village des Côtes-d’Armor, chez un vieux militant nationaliste passé par le mouvement d’organisation de la Bretagne des années 1950. Pas un seul ne parlait français, encore moins breton”.

Ces six-là seront les premiers à avoir un titre de séjour, accordé par la préfecture du Finistère. C’est à Carhaix, par la suite, que les réfugiés basques trouveront leur point de chute, encouragés par le maire PCF de l’époque. “Carhaix a toujours eu un fond internationaliste, d’autant plus que la cause basque avait toujours l’aura qu’elle avait du temps de Franco”, justifie Charlie Grall.

Trois ans plus tard, “Koldo” est le premier réfugié à être expulsé vers l’Espagne. Le gouvernement français, dont Charles Pasqua est le ministre de l’Intérieur, a durci sa politique et les extraditions s’enchaînent. Les Bretons qui accueillent des réfugiés chez eux sont désormais dans l’illégalité. “Des gens ont été arrêtés et emprisonnés pour avoir hébergé des Basques chez eux”, se rappelle Charlie Grall.

En mai 1992, en Bretagne, une centaine de personnes étaient arrêtées par l’antiterrorisme, mises en détention provisoire et inculpées pour avoir hébergé des réfugiés basques. Ce qui s’était produit six mois plus tôt dans la région d’Angers, avec 30 inculpés, sans susciter de mobilisation de solidarité, provoqua au contraire en Bretagne des réactions conséquentes. Une dizaine de collectifs de solidarité apparurent autour des inculpés, avec une manifestation de 2000 personnes dès le mois de mai à Quimper.

Les soutiens politiques se sont aussi manifestés. Certains maires, dont des administrés ont été arrêtés, font sonner des voix discordantes. Le débat agite toute la gauche, le numéro 2 du PS de l’époque allant même jusqu’à critiquer le virage adopté par le gouvernement Mitterrand, déclarant qu’il “est peut-être temps que sur un certain nombre de données de ce genre, les socialistes cessent de mettre les notions à l’envers”.

Charlie Grall se souvient également des prises de position d’élus de droite, comme l’exemple du député UMP Marc Le Fur, allé visiter l’un de ses concitoyens incarcéré pour avoir ouvert sa porte à Paris. Jean-Yves Cozan, élu UDF, avait de son côté soutenu les inculpés du droit d’asile.

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