RSS
Hasiera > Paperezkoa > Sujet à la une

Sujet à la une

Les exilés : conséquence oubliée du conflit basque

 

p002_1.jpg

13/06/2013


Giuliano CAVATERRA

Comme dans tous les conflits, le conflit basque a poussé un certain nombre de personnes à fuir le pays. Samedi, à Biarritz, un collectif d’exilés indépendantistes fera une déclaration “importante” dans le cadre du processus en cours de résolution du conflit. Ils souhaitent être partie prenante de celui-ci et que leurs situations soient prises en compte.

Qui sont les exilés ?

Ce collectif est composé de militants indépendantistes de gauche. D’après l’État espagnol, qui ne les reconnaît pas comme exilés politiques, les seules personnes qui auraient fui le Pays Basque l’auraient fait en raison des actions d’ETA. Pour ce qui est de ces derniers, les chiffres annoncés – plusieurs dizaines de milliers de personnes – sont sujets à polémique.

En ce qui concerne les exilés qui se réclament de l’indépendantisme de gauche, aucun chiffre exact n’existe. Ils sont en tout cas plusieurs centaines.

Plusieurs générations cohabitent dans ce collectif. Les plus anciens ont fui à l’époque de la dictature franquiste au début des années 1970. Les plus jeunes ont quitté l’État espagnol à la faveur des nombreuses interdictions de mouvements politiques et sociaux cette dernière décennie.

Guerre sale contre les réfugiés

Jusque dans les années 1980, ils venaient s’installer au Pays Basque Nord où ils bénéficiaient du statut de réfugiés politiques. Dès la mort du dictateur, les autorités françaises ont commencé à refuser ce statut. Cependant, Paris ne voulant pas non plus les extrader, certains furent entre 1976 et 1982 assignés à résidence sur l’île d’Yeu. L’arrivée des socialistes au pouvoir dans l’État espagnol et les actions barbouzardes du GAL poussèrent le gouvernement français à procéder aux premières extraditions et bannissements. En 1987, le nouveau gouvernement français, par le biais de son ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, pris cette fois des mesures d’expulsion, c’est-à-dire sans décision judiciaire. Une grande vague d’arrestations eut lieu et des dizaines d’entre eux furent expulsés vers l’État espagnol où une majorité fut finalement relâchée.

À partir de cette période, certains plongèrent dans la clandestinité tandis que de nombreux autres partirent en Amérique latine. Nicaragua, Mexique, Venezuela ou encore Uruguay : ils se dispersèrent sur l’ensemble du continent américain, menant le plus souvent une vie publique même si souvent dépourvus de papiers et s’intégrant dans la population locale.

Au milieu des années 1990, l’État espagnol mena une intense activité diplomatique afin d’obtenir des extraditions. En Uruguay, l’extradition de plusieurs militants basques provoqua d’immenses manifestations. La police tira sur la foule et fit plusieurs morts.

À la suite de l’interdiction de mouvements de jeunes, partis politiques, mouvements antirépressifs et même médias indépendantistes, de nouvelles vagues de “réfugiés” sont venus s’installer au Pays Basque. Mais la procédure du mandat d’arrêt européen adoptée entre-temps a permis le transfèrement d’un grand nombre d’entre eux dans l’État espagnol.

Qualifiés de “fugitifs d’ETA” par la presse espagnole, leurs situations juridiques sont très diverses. La justice espagnole continue de les réclamer en tant que membres ou supposés membres d’ETA pour beaucoup. Y compris certains qui sont accueillis dans un pays à la suite d’accords internationaux. Par exemple, Madrid réclame à cor et à cri qu’on lui remette un exilé vivant au Venezuela à la suite d’un accord et qui de plus a obtenu la nationalité vénézuélienne.

Cette question des “bannis” ou “déportés” comporte bien d’autres situations ubuesques. Des personnes installées au Venezuela, à Cuba ou sur les îles africaines du Cap Vert et de Sao Tomé (entretien dans Le JPB de demain), vivent en effet dans un no man’s land juridique puisqu’aucune décision de justice n’a été prise concernant leur éloignement qui n’est le fruit que de discussions diplomatiques.

Entretien avec Arturo VILLANUEVA, exilé basque

“je ne voulais pas que mon engagement politique soit conditionné par l’action policière”

Arturo Villanueva est un militant basque qui a fui son village voilà dix ans. Après avoir passé plusieurs années en Irlande, il est rentré récemment au Pays Basque Nord. Après la justice britannique, la justice française a refusé de valider un mandat d’arrêt européen (MAE) délivré à son encontre par les autorités espagnoles. Malgré cela, sa situation reste précaire. Il revient pour Le JPB sur son histoire.

Pourquoi et quand êtes-vous parti du Pays Basque ?

Je suis parti en 2003 à l’approche d’un procès contre des organisations de jeunes indépendantistes. En 2001, j’avais été arrêté avec une quinzaine d’autres jeunes accusés d’être membres de la direction de Jarrai et Haika*. J’ai passé environ un an en prison puis j’ai été libéré sous caution. À l’approche du procès, j’ai ressenti le besoin de fuir. Je suis un militant politique, je ne voulais pas que mon engagement soit conditionné par l’action policière.

À partir de 2004, j’ai trouvé refuge à Belfast où j’ai mené une vie totalement publique, je ne vivais pas dans la clandestinité.

Quel était votre état d’esprit au moment de prendre la décision ?

Ce ne fut pas une décision facile à prendre. Tu sais que tu pars pour de longues années, il y a toujours le risque d’être emprisonné. Tu sais qu’il va falloir construire une nouvelle vie et tu ne sais pas comment ça va finir. Et puis tu laisses ta famille, tes amis, tes relations sociales derrière toi.

Au quotidien comment se traduit l’exil ?

Déjà, tu ne peux rien planifier, organiser, parce que tu ne sais pas de quoi le lendemain sera fait. Au début, il faut apprendre une nouvelle langue, se construire une nouvelle vie. Apprendre à connaître une nouvelle société, ses codes, un nouveau mode de vie. Et puis il y a le problème des papiers. Moi, j’avais un passeport dont la validité se terminait en 2005. Quand tu n’as pas de papiers, tout devient difficile. Que ce soit pour trouver du travail, ouvrir un compte en banque ou conduire une voiture. Bref, pour quoi que ce soit. Sans papiers, tu es toujours à la merci d’un contrôle. Moi, je n’avais pas de permis de conduire. De plus, pour mon travail, je devais me rendre en république d’Irlande, donc passer la frontière [entre le Nord de l’île qui est partie du Royaume-Uni et la République d’Irlande indépendante, ndlr].

Dans mon cas, j’ai été très privilégié car je me suis retrouvé dans un quartier républicain de Belfast. En tant que militant basque, j’étais le bienvenu. Il y a eu un accueil formidable et j’ai reçu solidarité et protection pendant toutes ces années.

Cependant, c’est très dur de vivre seul loin du pays. J’avais le mal du pays. Et puis nous, les exilés politiques, nous sommes aussi des militants politiques. Avec la nouvelle situation au Pays Basque, le processus en marche, on a envie de participer pleinement. En Irlande, je faisais de la politique, je participais à des actions de solidarité avec le Pays Basque. Mais au bout d’un moment, ce n’est pas suffisant. Surtout avec l’ouverture du nouveau processus.

La justice espagnole a déjà lancé deux MAE à votre encontre.

Oui. Le premier alors que j’étais en Irlande. La procédure a duré un an. Finalement, le MAE a été refusé. Après, je suis rentré au Pays Basque Nord. Car je voulais être au Pays Basque pour participer au processus et vivre sur place la nouvelle ère qui s’est ouverte. Je me suis installé au Pays Basque Nord. Là, j’ai été arrêté et on m’a signifié que la justice espagnole avait lancé un deuxième mandat d’arrêt européen. La cour de Pau a une nouvelle fois rejeté le MAE. Dans mon cas, le délibéré est très intéressant car il porte sur une question de fond. La justice française a en effet estimé qu’on ne pouvait pas me renvoyer pour avoir fait partie d’une organisation avant qu’elle soit interdite.


Vous ne risquez donc plus rien au niveau juridique ?

On ne peut pas vraiment dire ça. D’une part, la justice espagnole peut toujours émettre un nouveau MAE. D’autre part, n’ayant pas de papiers, ma situation reste précaire.


* Jarrai et Haika sont des organisations de jeunes indépendantistes illégalisées en 2007 au terme d’une longue procédure judiciaire.

inprimatu