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A63 : le combat perdu des défenseurs de la gratuité

 

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14/05/2013


Pierre MAILHARIN

L’usage des autoroutes est en principe gratuit. Loi du 18 avril 1955, article 4. Dans ce cas, pourquoi l’immense majorité des voies rapides de l’Hexagone fait-elle payer l’automobiliste ? Car l’alinéa 2 du même texte rompt le charme d’une phrase : “Toutefois, peuvent être concédées par l’État la construction et l’exploitation d’une autoroute […]”.

Les gouvernements successifs ayant décidé, à la fin des années 1980, de confier progressivement la gestion de leur réseau autoroutier à des concessionnaires privés, forcément en quête de rentabilité, le péage est devenu la norme. Faisant passer au second plan la gratuité de principe.

Mise à péage le 25 avril

La portion de 104 kilomètres entre Saint-Geours-de-Maremne et Salles, au cœur de la 2x2 voies reliant Bayonne à Bordeaux, échappait jusqu’à il y a peu à la nouvelle règle – notamment grâce à son classement comme route nationale (RN 10). La fête est finie depuis le 26 avril et le passage officiel en autoroute A63 avec mise à péage du tronçon.

Ce basculement a été entériné sous la présidence Sarkozy. Le 21 janvier 2011, la ministre des Transports, Nathalie Kosciusko-Morizet, signait le décret de convention de concession pour “le financement, la conception, l’aménagement, l’élargissement, l’entretien, l’exploitation et la maintenance” de la section.

Concessionnaire choisi, pour une durée de 40 ans : le groupe Atlandes, filiale du géant du BTP Bouygues, moyennant un “péage”, si l’on peut dire, de 400 millions d’euros à l’État. Depuis cette attribution, Atlandes a investi près de 1 milliard d’euros dans des travaux de “mise aux normes autoroutières et environnementales des 104 km du tracé” (terminés en avril) et “d’élargissement en 2x3 voies” (d’ici fin 2013, “avec six mois d’avance sur le calendrier prévu”, précise un communiqué).

Deux barrières de péage

C’est l’achèvement de la mise aux normes autoroutières qui a autorisé le passage en secteur payant. Deux barrières de péage fonctionnent : dans le sens sud-nord, la porte d’entrée est à Castets (26 km après Saint-Geours-de-Maremne ; 61 km après Bayonne), la fenêtre de sortie à Saugnac et Muret (23 km avant Salles ; 64 km avant Bordeaux).

Au cours d’une période transitoire de six mois, d’ici la fin de l’élargissement en 2x3 voies, le péage pour les véhicules de classe 1 est fixé à 3,60 euros (1,80 à chaque barrière). Il doublera ensuite pour atteindre 7 euros. Le droit de passage des poids lourds est plus sévère : autour de 28 euros puis de 35 euros.

Début 2014, un étudiant d’Hendaye en fac à Bordeaux paiera donc au total 12,70 euros (7 euros plus 5,70 d’Hendaye à Bayonne) s’il souhaite se rendre dans la capitale girondine en voiture. Même chose pour le touriste d’un jour ou le professionnel contraint d’effectuer le déplacement.

Ce surcoût important a fait grincer des dents dans toute l’Aquitaine. Une pétition en ligne, “Non à la privatisation de la Nationale 10” a tenté de faire pression pour empêcher le projet d’A63 entre Saint-Geours-de-Maremne et Salles. Elle recense à ce jour plus de 46 000 signatures, autour de l’idée qu’“aucun itinéraire de remplacement n’est prévu”. À l’exception de quelques routes étroites et sinueuses, en effet, pas de route bis.

Le grief, si louable soit-il, n’a pu arrêter le chantier. “Dans beaucoup d’endroits, c’est vrai, il existe des routes nationales reliant deux villes, à côté des autoroutes, car celles-ci ont été construites en parallèle. Mais il n’existe pas de texte imposant cela”, assure Patrice Dessiaume, directeur général d’Atlandes. La loi du 18 avril 1955 ne mentionne effectivement rien en ce sens.

D’autre part, Atlandes se targue dans un communiqué daté de fin 2012 de proposer “des tarifs voitures parmi les moins élevés de France”. Et compte tenu du dispositif de péage ouvert choisi, une forme de gratuité a été accordée aux habitants des Landes (voir ci-contre).

Tarifs proportionnels à l’impact

Quant aux transporteurs courroucés (ci-dessous), M. Dessiaume les renvoie à la réglementation européenne : “Ces tarifs sont la retranscription de la directive eurovignette qui impose que chacun paie le juste prix de son impact sur la structure. Ce sont les poids lourds qui usent l’infrastructure, pas les voitures.” Et de recadrer le débat sur la gratuité : “Tout le monde compare la RN10 avec l’A63. Mais ce n’est plus du tout la même infrastructure. Il s’agira à terme d’une autoroute en 2x3 voies, avec une assistance 24 heures sur 24 qui n’existe pas à ce jour.”

Interdits de dépassement sur le tronçon RN10, les transporteurs espèrent au moins que la mise aux normes autoroutières se traduira par un déblocage. “Deux créneaux de dépassement de 15 km sont libérés. Fin novembre, quand le passage en 2x3 voies sera effectif, ils pourront doubler sur les 104 km”, rassure M. Dessiaume. Les tarifs, eux, ont peu de chance de bouger, ou alors à la marge : “J’ai pris rendez-vous avec les transporteurs à la fin de l’année. Le rabais ne pourra pas dépasser les 13 % car la directive européenne interdit d’aller au-delà”, prévient le responsable d’Atlandes. Automobilistes et transporteurs doivent donc intégrer la nouvelle donne. S’ils ne veulent pas grever un peu plus leur portefeuille, mieux vaudra qu’ils redoublent de vigilance au passage des radars. Six sont postés entre Hendaye et Bordeaux.

“Une inégalité de traitement scandaleuse”

François-Xavier Mintegui est président de l’Organisation des transporteurs routiers européens (Otre) Aquitaine, structure regroupant les principaux professionnels de la région.


Comment accueillez-vous la mise à péage ?

Comme un impôt supplémentaire. Avec le taux par km le plus élevé de France : le rapport prix poids lourds-prix voitures est supérieur à cinq. Il est en général autour de deux. Ce n’est pas normal. D’autre part, lors la mise en fonction, 50 % de réduction sont accordés aux voitures, 20 % aux poids lourds. Cette inégalité est scandaleuse. On a rencontré les sociétés d’autoroute. Il n’y aura pas de discussion avant le 4e trimestre. Elles veulent avoir une vision du trafic véritable.


Vous semblez particulièrement en colère.

Il faut savoir ce que l’on veut. Les entreprises de transport de la région utilisent l’emploi local. On connaît déjà des difficultés en raison d’écarts sociaux et fiscaux, au profit des pays low cost d’Europe de l’Est (Pologne, République tchèque, Roumanie…). Il n’y a qu’à compter sur la Bordeaux-Bayonne le nombre de véhicules français et étrangers. On perd de la compétitivité.

Avez-vous pu chiffrer les pertes à venir ?

C’est difficile car cela dépend de la nature des trafics. Surtout qu’il s’agit d’un péage ouvert. Les gens qui ne feront que quelques km entre Castets et Magescq paieront plein pot.


Cette surtarification est justifiée par des impératifs écologiques. Qu’en pensez-vous ?

Notre présence sur les autoroutes s’explique par l’incapacité des autres modes de transports à répondre à la demande. Nous avons suppléé cette demande et permis le développement économique. Ce travail énorme devrait être reconnu. Ainsi que nos efforts en matière de pollution. Il y a 30 ans, les poids lourds consommaient plus de 50 l aux 100 avec une grosse fumée noire qui sortait. Maintenant, ils consomment moins de 30 l, sans fumée.

Les Landes ont négocié la gratuité

Le président PS du conseil général des Landes, Henri Emmanuelli, a négocié la gratuité pour une partie de son département, avec une mise à péage “ouverte” du tronçon de 104 km. L’usager s’acquitte d’une somme forfaitaire à l’entrée (péage de Castets) et à la sortie (péage de Saugnacq-et-Muret). D’une barrière à l’autre, entre les échangeurs 12 à 17, il n’a en revanche rien à débourser.

Ce dispositif permet à la société d’Atlantes d’annoncer que des trajets tels Bordeaux-Mont-de-Marsan, Dax-Mimizan et Mont-de-Marsan-Biscarosse, qui nécessitent l’emprunt d’une partie de l’A63, seront gratuits. En Sud-Landes et Sud-Gironde, le concessionnaire promet aussi que “des badges abonnement local pourront être obtenus à des conditions tarifaires spéciales sous condition de justification domicile-travail”.

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