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Sujet ŕ la une

“Seaska assure une double délégation de service public”

 

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10/05/2013

Entretien avec Paskal Indo, président de Seaska, fédération des ikastola du Pays Basque Nord

Béatrice MOLLE

Avec des effectifs constamment en hausse, Seaska, la fédération des ikastola du Pays Basque Nord, s’apprête à vivre son événement annuel majeur : Herri Urrats, fête avant tout participative autour du lac de Saint-Pée-sur-Nivelle réunissant des milliers de personnes et permettant de récolter des fonds pour le réseau Seaska qui compte 30 ikastola fréquentées par plus de 3 000 élèves. Rencontre avec le président de Seaska, Paskal Indo.

À l’orée de ce 30e Herri Urrats, quel bilan faites-vous de l’activité de Seaska ?

Nous sommes dans une période très compliquée et traversons une double crise, structurelle et conjoncturelle. Nous sommes en constante progression au niveau des effectifs, mais nous avons un statut d’association et devons continuellement nous battre pour ramasser des fonds. Par ailleurs, nous traversons une crise car le gouvernement López (précédent exécutif de la Communauté autonome basque) est parti sans payer les 400 000 euros promis en 2012. Nous aurions dû les toucher début 2013, mais cela n’est pas encore réglé.

Concrètement, quelles sont les conséquences de ce manque de finances ?

Nous sommes à la période où nous devons enregistrer les nouvelles inscriptions pour la rentrée prochaine et cela nous bloque. Nous ne nous sentons pas le droit de dire à des parents qui souhaitent inscrire leurs enfants à Seaska que nous ne pouvons pas les accueillir par manque de moyens. De quel droit ? Il s’agirait d’une discrimination. Nous sommes les seuls à pratiquer le système immersif et cela sans officialisation. De fait, nous priverions certains enfants d’un enseignement auquel ils ont droit.

Certains vous rétorquent que vous êtes une école privée…

C’est inexact. Nous pallions le désengagement de l’État concernant l’enseignement du basque. Nous remplissons une mission de service public. Il faudrait une politique de l’État beaucoup plus ambitieuse, mais elle n’existe pas. Si demain l’école publique décide de mettre les moyens et se met au système immersif, nous serions bien évidemment d’accord. Le problème, c’est que nous sommes tout seuls depuis 40 années à faire le boulot de l’enseignement de l’euskara par immersion ! Même en Corse, l’enseignement de la langue corse dans le public connaît de graves difficultés. Et beaucoup se penchent sur notre expérience et commencent à penser à un système comme le nôtre devant les difficultés de vraiment dispenser un enseignement en corse.

Est-ce que toutes les communes, y compris celles qui n’ont pas d’ikastola et dont les enfants suivent leur scolarité dans une ikastola avoisinante, participent financièrement aux frais de scolarité ?

Oui, toutes les communes jouent le jeu, ainsi que collectivités territoriales. Il y a parfois des difficultés, mais le problème majeur ne vient pas de là.

Il y a le cas d’Hendaye où le sous-préfet de Bayonne brandit la loi Falloux et où la délibération concernant la construction d’une deuxième ikastola est passée de justesse…

Oui, mais le maire d’Hendaye a réussi à faire passer le projet : 17 voix pour, 14 contre. Je rappelle que lors de la construction de la première ikastola à Hendaye il y a une vingtaine d’années, le projet était passé avec 15 voix pour et 14 voix contre. À l’époque, des élus de la majorité socialiste et des élus de l’opposition de droite avaient voté contre. Le maire de l’époque, Raphaël Lassallette, était aussi pour et avait dû faire face à une opposition dans son camp. Dix-sept pour aujourd’hui, 15 il y a 20 ans, c’est un progrès et la démocratie a parlé.

Avant cette délibération, le sous-préfet avait envoyé une lettre au maire d’Hendaye indiquant, en référence à la loi Falloux, l’interdiction de mise à disposition de locaux.

Je ne crois pas que le sous-préfet ira dans ce sens. Car il sait parfaitement que cela touchera le fondement même de toutes les ikastola. Biarritz, Saint-Pée-sur-Nivelle, Anglet, Cambo, pour ne citer que ces quelques exemples, toutes les ikastola ont bénéficié de subventions de collectivités territoriales. Par ailleurs, une telle interdiction mettrait sur le carreau 13 000 personnes, les salariés de toutes les écoles de ce type dans l’État français. Nous avons trouvé un petit équilibre, on ne peut pas se permettre de casser cela.

Pensez-vous que celle lettre du sous-préfet est l’émanation d’une volonté politique venant du pouvoir central ?

J’ose espérer que ce n’est pas le cas. Qu’il ne s’agit pas d’une volonté politique, d’une sorte de match France-Iparralde. Sinon tout serait remis en question avec des conséquences funestes pour Seaska. Nous avons mis 40 ans à construire ce que sont aujourd’hui les ikastola.

Que représente Herri Urrats dans l’histoire et le fonctionnement des ikastola ?

Herri Urrats est la fête de la solidarité, il faut que cela soit une fête réussie car c’est un grand espoir, c’est vraiment le moment qu’il ne faut pas rater. Du point de vue financier, cela représente entre un tiers et un cinquième des besoins que nous avons en bâtiments. Les fonds récoltés cette année vont servir à l’agrandissement du collège Xalbador à Cambo qui accueille 350 élèves. Ces travaux nécessaires sont estimés à plus de 5 millions d’euros [le conseil général finance à hauteur de 2,7 millions d’euros et la diputación de Gipuzkoa a donné 600 000 euros, ndlr].

Cette subvention a été vivement critiquée par Carlos Urquijo (Parti populaire), délégué du gouvernement espagnol au Pays Basque Sud. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il s’agit d’une pure opération de communication. Cette subvention est absolument légale. La diputación est une structure juridique qui peut parfaitement passer des accords et signer des traités. La législation européenne le permet.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je souhaite que les crispations cessent, car nous assurons d’une certaine façon une double délégation de service public, au titre de l’enseignement du basque, mais également de conservation du patrimoine. Par ailleurs, un véritable espoir se profile : la quasi-unanimité du corps social politique et culturel est en faveur de la création d’une collectivité territoriale du Pays Basque. Nous pensons à Seaska que cela pourrait débloquer des situations. Cela serait une réponse structurelle.

 

Une pédagogie adaptée aux besoins de l’enfant

Avec ses 3 000 élèves, Seaska a réussi le pari depuis 40 années de former des élèves parfaitement bilingues. “Le bilingue précoce effectue des comparaisons fréquentes entre les deux langues ; il prend ainsi conscience spontanément de la structure des deux langues, ce qui en renforce sa compréhension donc sa maîtrise. Le sujet monolingue n’a pas, lui, cette possibilité de comparaison”, explique Seaska, ajoutant que les résultats des évaluations de français en classe de 6e dans les ikastola confirment cette maîtrise équivalente ou supérieure à la moyenne. Le niveau de basque des élèves d’ikastola, qui n’a pour le moment pas pu être comparé à d’autres systèmes d’enseignement, est équivalent à celui du français.

Pédagogie adaptée

L’une des forces de l’enseignement de Seaska est l’utilisation de la pédagogie différenciée : “Cela signifie que l’on croit que tous les enfants n’apprennent pas de la même façon, au même rythme. Il s’agit donc de répondre au maximum aux besoins de chaque enfant”, expliquait le directeur éducatif de Seaska Jean-Michel Etxegaray lors d’une récente interview dans notre journal (voir Le JPB du 04/04/2013).

Par ailleurs, Seaska, qui intègre les enfants à partir de l’âge de deux ans, accueille les enfants handicapés et met en place avec les parents une véritable politique, et la demande est de plus en plus forte. Six conseillères pédagogiques qui sont psychologues de formation interviennent également et travaillent en équipe avec les professeurs.

Concernant la répartition de l’euskara et du français, le cycle 1 (maternelle et cours préparatoire) est mené uniquement en basque. À partir du CE1, une fois la lecture en basque acquise, le transfert sur la lecture en français est mis en place. Les enseignants remarquent que dès la fin du CP, les enfants lisent déjà correctement en français. En CE1, il y a trois heures de français, en CE2 cinq, et en CM1/CM2, huit heures, soit un tiers du temps de cours total.

Succès aux examens

Des parents peuvent craindre que l’immersion en basque représente un handicap pour acquérir des diplômes en français, mais les évaluations et les résultats au brevet et au baccalauréat démontrent le contraire.

Cette année encore, le lycée Etchepare de Seaska affichait un taux de réussite de 97 % au bac, se situant ainsi dans le peloton de tête des établissements du territoire.

Seaska : le veto du PP

“Opération de communication”, comme l’a souligné dans notre interview le président de Seaska Paskal Indo, ou réelle intention d’en découdre avec la diputación de Gipuzkoa ? Toujours est-il que dès l’annonce par cette institution d’attribuer 600 000 euros à Seaska pour les travaux du collège Xalbador, le délégué du gouvernement espagnol au Pays Basque, Carlos Urquijo (PP), a déclaré qu’il présenterait un recours auprès du procureur général estimant que la diputación avait outrepassé sa “compétence territoriale”.

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