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L'opinion - Tribune Libre

Devenir abertzale il y a 50 ans… Par F. -B. LARÇABAL

23/03/2013

Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté d’écrire comment je suis devenu abertzale il y a 50 ans… C’est une histoire personnelle et il est difficile de décrire exactement comment on contracte ce genre de virus politique.

En tout cas, au départ, il y a une année, 1962. En février, j’ai quitté l’Algérie, un mois avant le cessez-le-feu. Fin mars, j’ai commencé à travailler à Bordeaux, mais fin septembre, j’étais enseignant au collège de Hasparren. Le directeur, le bien connu Piarres Charritton, avait réussi à m’embobiner alors que je n’envisageais pas du tout de devenir enseignant et surtout pas dans ce collège où j’avais été pensionnaire de neuf à 14 ans. Et c’est ainsi qu’à l’endroit où avait commencé mon formatage “catholique et français toujours” a débuté ma réflexion politique au contact de connaissances retrouvées comme Jean-Louis Davant.

Je n’ai pas découvert que j’étais basque, bien entendu. Quand, à l’âge de six ans, j’avais mis les pieds pour la première fois à l’école laïque, gratuite et obligatoire de mon quartier, je ne parlais que le basque. On m’avait fait vite comprendre ce qu’était la méthode immersive du type Jules Ferry. Un mot de basque et c’était “l’anti” que vous glissait un camarade espion triomphant. L’anti-basque, un petit bout de bois dont le dernier détenteur en entrant en classe devait exécuter des corvées jusqu’à trouver un nouveau délinquant linguistique. Plus tard, en internat, les Bordelais ou les Bayonnais s’estimaient au-dessus des Basques. Ils ne parlaient pas une langue de paysans, eux ! [...] Pour faire court, on peut dire que pour la majorité de la population, le fait d’être basque, loin d’être une source de fierté, était plutôt vécu comme un handicap.

L’idéologie abertzale renversait toutes les valeurs. Affirmer que le peuple basque était un peuple distinct, avec des droits comme tous les peuples, que la réunion des sept provinces basques pourrait être une entité figurant sur la carte d’une future Europe fédérale constituait un véritable scandale politique pour la plupart des notables locaux. Cependant, la revendication tout à fait raisonnable d’un département n’effrayait pas un secteur “basquiste” non négligeable.

Personnellement, je n’ai pas eu un coup de foudre politique qui m’aurait jeté tête baissée dans le militantisme. Mon adhésion à l’abertzalisme a été réfléchie. Sympathisant au départ, j’ai fait mes débuts de colleur d’affiches lors de la campagne électorale de Michel Labéguerie en 1962. Ce qui m’a valu d’emblée d’être classé dans les “Enbata zikinak”, ces fauteurs de troubles sacrilèges… [...] Il faut se remémorer la société du Pays Basque Nord de 1962. Quels étaient alors les hommes de plus de 20 ans qui avaient échappé à la guerre de 1914-1918, ou à celle de 1939-1945 ou encore aux dénommés “événements d’Algérie” de 1954 à 1962 ? C’est dire que la flamme patriotique française y était bien vivante ! En 1963, j’étais à Itxassou au lancement officiel du mouvement Enbata. Journée mémorable que ce lundi de Pâques ! Déjà présents, des réfugiés du Sud que j’allais mieux connaître quelques mois après.


Typique du marché commun

Au mois de juillet 1963, les grandes vacances. J’étais bien décidé à ne plus enseigner sans davantage de formation. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé rapidement à distribuer les livres et disques de Goiztiri, un fruit de la collaboration Nord-Sud. Tout partait du local d’Enbata alors situé au-dessus de l’imprimerie des Cordeliers, point de rencontre politico-culturel entre les abertzale des deux côtés. Jakes Abeberry, Txillardegi, Julen Madariaga, Benito del Valle, Eneko Irigaray, Krutwig… Les produits Goiztiri étaient typiques du marché commun basque : disques pressés au Sud, passés en contrebande au Nord, revêtus de pochettes imprimées à Bayonne et repassant la frontière sous le manteau dans l’autre sens… Signes modestes d’une de renaissance culturelle dont le fruit le plus important sera l’euskara batua. Un jour, je suis allé à Cambo enregistrer une chanson de Labéguerie avec le magnétophone prêté par le Musée basque. Historique, ce magnétophone dont Ximun Haran s’était déjà servi pour enregistrer les chanteurs souletins de l’époque, un trésor qu’on doit encore trouver au Musée basque. Au contact de ces premiers réfugiés d’ETA, j’ai pris davantage conscience des réalités du Sud de la Bidassoa, de la répression franquiste même sur le plan culturel. Ce qui était banal et même folklorique ici était interdit là-bas. Mais être diffuseur des produits Goiztiri n’était pas un métier d’avenir et avant la fin de l’année 1963, j’étais employé de banque. Un peu tenu quand même à une certaine réserve sur le plan politique, surtout quand je suis devenu prospecteur l’année suivante. Une étiquette Enbata trop voyante n’aurait pas été de nature à rassurer la clientèle friquée que je devais démarcher. J’en ai eu la confirmation en 1965 quand, à l’occasion d’une distribution de tracts en faveur de Christiane Etchalus emprisonnée à Pampelune, j’ai été cueilli par la gendarmerie, à Hendaye, avec sept ou huit compagnons. Sans douceur. Notre sit-in n’avait pas plu. Jakes Abeberry était de la partie et doit s’en souvenir : il a eu une côte fêlée ce jour-là. Le lendemain, la direction régionale de ma banque était au courant… Au total, on peut dire que le mouvement abertzale démarrait localement en milieu hostile et l’emprisonnement de Christiane Etchalus n’annonçait rien de rassurant.

Un concours réussi en 1965 m’a procuré une formation d’enseignant à Paris. Enseignement public, cette fois. Bien entendu, j’ai vite commencé à fréquenter l’euskal etxea, rue Duban. C’était un concentré de Pays Basque chaque dimanche. Le journal Enbata ne pouvait pas être exposé à l’intérieur comme d’autres publications. Les réfugiés n’y sont pas les bienvenus. Mais un consul d’Espagne y était invité à l’occasion. Nous étions tout un groupe à vouloir virer la direction. Légalement, bien sûr. Je peux dénoncer quelques conspirateurs : Patxi Noblia, Peio Uhalde et Maite Egurbide, Jean Idieder, Koko Abeberry, Claude Harlouchet et Mixu Mendy, Ramuntxo Camblong, Jacqueline Idiart, Michel et Mirentxu Irigoyen, Andoni Etxarri, et j’en oublie… L’opération réussit et l’atmosphère changea complètement à l’euskal etxea. Nous plaisantions à propos d’une “opération Itzul”, d’un hypothétique retour au pays… Mais quelques années plus tard, nous nous y retrouvions, politiquement divisés, lancés dans l’économie ou le militantisme politique des années 1970, la plupart parents d’ikastola… Une aventure partagée avec les réfugiés du Sud dont la situation allait se compliquer avec la mort de Franco et la transition dite démocratique. Mais là, je suis hors sujet, ayant même dépassé la fin du mouvement Enbata, mort au champ d’honneur des idées politiques, sommairement exécuté en 1974 par une décision du gouvernement français. Tant pis, on devrait savoir que demander à quelqu’un de mon âge de raconter ses souvenirs, c’est s’exposer à des dépassements intempestifs et à des sorties de route !

inprimatu