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Sujet à la une

« Il faut prouver que la formation plurilingue est une possibilité réelle »

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21/02/2013

Entretien avec Itziar IDIAZABAL / Coordinatrice de la chaire Unesco à l’université du Pays Basque

Antton ROUGET

L’Unesco célèbre chaque 21 février la Journée internationale des langues maternelles. Polémique sur le financement de l’enseignement en immersion, lancement de réformes scolaires à Paris et Madrid… Le débat sur l’enseignement de la langue basque est plus vif que jamais. Entretien avec la professeure Itziar Idiazabal, coordinatrice de la chaire Unesco de patrimoine linguistique mondial à l’université du Pays Basque, qui a beaucoup travaillé sur l’acquisition du langage chez les enfants bilingues.

On parle souvent des risques de disparition de la langue basque. Quelle est l’analyse de la chaire Unesco sur la situation ?

Les dernières données fournies par l’Unesco, notamment à travers l’Atlas interactif, montrent que l’euskara est dans la pire situation au Pays Basque Nord, dans l’État français. Des trois régions administratives où l’on parle l’euskara [avec la Communauté autonome basque et la Communauté de Navarre, ndlr], c’est là où il y a le plus grand danger de disparition. Il faut faire connaître cette situation. C’est ce que nous essayons de faire au niveau de la chaire.

La lettre du nouveau sous-préfet de Bayonne dans le projet d’ikastola à Hendaye a une nouvelle fois posé la question du financement des écoles en immersion. Comment avez-vous perçu cet événement ?

Ce blocage de la subvention accordée aux ikastola est une décision très grave. L’impossibilité d’utiliser une langue à l’école est vraiment problématique. La langue maternelle – ou plutôt primaire de socialisation – doit être présente à l’école, spécialement si cette langue est mineure ou minorisée.

Pourquoi, 40 ans après la création des premières écoles en immersion au Pays Basque Nord, les ikastola se heurtent-elles encore à ce type de résistances ?

Dans les pays plutôt monolingues – comme la France ou l’Espagne –, on ne pense même pas que l’on peut apprendre dans une autre langue. C’est tellement naturel d’avoir une unique langue à l’école que l’on n’imagine même pas qu’il peut y avoir une situation différente.

Pour les Basques et pour tous ceux qui possèdent une langue propre différente de la langue dominante, c’est une situation dont nous souffrons beaucoup.

Il est primordial que l’euskara soit présent à l’école. Et pas seulement, comme au siècle dernier, parce que c’est une langue maternelle et qu’il faut une continuité avec le foyer. Mais aussi parce qu’il est important pour le locuteur d’être compris et de ne pas être considéré comme appartenant à une communauté culturelle mineure.

Il faut profiter de l’école pour apprendre d’autres langues. C’est ce que font les élites qui fréquentent les écoles internationales. Pourquoi ne pas offrir la possibilité de le faire aussi avec les langues minorées ? C’est ce discours qui n’est pas compris en France. On a des difficultés à penser qu’une école de ce type-là puisse avoir du succès.

Ne reste-t-il pas des préjugés sur l’enseignement dans les ikastola ?

Bien sûr. Pour les enfants scolarisés dans des établissements ayant le basque comme langue véhiculaire – comme les ikastola –, la population en général pense encore que les élèves auront des difficultés pour apprendre le français. Il y a encore cette peur. On n’a pourtant pas la même méfiance à l’égard des élèves parisiens qui vont dans des écoles internationales.

Le bilinguisme est toujours une source de développement personnel et social.

Comment inverser la situation ?

En plus de convaincre l’opinion générale, il faut prouver par la recherche que la formation plurilingue avec une langue minorée est une possibilité réelle. Que ce n’est pas une utopie. Si on veut que toutes les langues puissent survivre, il n’y a pas d’autre moyen : il faut devenir plurilingue.


Beaucoup de travail a été réalisé pour garantir un accès à un enseignement en langue basque. La chaire diffuse-t-elle cette expérience ?

Les situations linguistiques sont toujours très spécifiques. Mais ce qui est intéressant, c’est que les locuteurs d’autres langues minorées – en particulier en Amérique latine – demandent à voir ce qu’il se fait au Pays Basque. Que cela soit pour la standardisation ou la scolarisation de leur langue, ils ont besoin de notre aide. Nous travaillons par exemple avec les communautés embera et nasa en Colombie. Ils savent que nous avons plus ou moins changé la trajectoire : de la perte vers une certaine revitalisation de l’euskara.

Nous voulons montrer que si la communauté prend le développement de sa langue comme une tâche prioritaire, alors on peut avancer. Il n’y a pas de meilleur facteur de cohésion que de vouloir faire vivre sa langue, cela mobilise toute la communauté.

Au Pays Basque Nord, on s’inquiète de l’absence de la langue basque dans le projet de refondation de l’école souhaité par le ministre Vincent Peillon. Au Sud, la loi Wert menace l’enseignement de la langue. Pour quelles raisons ?

Cette nouvelle loi est une aberration. Un retour à ce qui se faisait pendant le franquisme. Le gouvernement souhaite réduire le niveau de décentralisation existant. Avant, 55 % des matières étaient organisées dans la communauté autonome. Avec la loi, cela passera à 45 %. On veut classifier les langues, comme en France, avec d’un côté l’espagnol – que l’on considère principal –, et de l’autre les langues régionales – que l’on veut rendre secondaires. C’est une réforme éducative avec pour seule finalité des arguments politiques et idéologiques.

 

Itziar Idiazabal : “Une langue ne survit pas toute seule”

La chaire Unesco de patrimoine linguistique mondial a vu le jour en 2006 à l’université du Pays Basque.

Sous la direction d’Itziar Idiazabal depuis 2007, elle a pour objectifs de promouvoir la recherche et l’information dans le domaine du patrimoine linguistique mondial, de faciliter la collaboration entre chercheurs et, enfin, de développer la connaissance sur les langues et encourager la préservation du patrimoine linguistique mondial.

“Une langue ne survit pas toute seule. Si nous avons besoin de développer notre propre langue, les autres aussi ont la même nécessité.” Pour Itziar Idiazabal, la chaire est née de cette volonté de “se rendre compte que la disparition d’une langue est une perte pour tout le monde. C’est une richesse dans l’évolution sociale, culturelle et personnelle.”

Plus d’une vingtaine de professeurs d’université et chercheurs composent actuellement la chaire basée à l’université de Leioa (Bizkaia).

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