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L'opinion - Tribune Libre

LGV : un exemple de désinformation de l’opinion publique par Pierre RECARTE / Nivelle Bidassoa, membre du Cade

16/01/2013

Actuellement circule sur la Toile un article intitulé : “Les dix stratégies de manipulation de masses”, attribué à tort au philosophe américain Noam Chomsky. Des stratégies qui rappellent étrangement les procédés utilisés par RFF et les défenseurs des projets de LGV pour peser sur l’opinion publique.


La stratégie de la diversion

Le débat public sur la LGV Bordeaux-Espagne illustre parfaitement cette stratégie. Au lieu d’imposer le projet de RFF, un débat est organisé pour laisser croire aux citoyens qu’ils deviennent ainsi les acteurs de la décision. Officiellement, les enjeux sont de “lever tous les doutes sur l’intérêt et la pertinence d’un projet pour lequel les décisions ne sont pas prises et où tout est ouvert” et d’expliquer aux participants “l’importance de leur participation et de leur contribution”. Aujourd’hui, que reste-il des contributions des différents acteurs ?


Qu’en a retenu RFF ? Rien.

Ainsi se confirme, comme le mentionnent les rapporteurs, la crainte de certains “qui soupçonnaient cette procédure de n’être qu’une tentative de manipulation en faveur d’un choix prédéterminé”. Constater ou créer des problèmes pour imposer une solution : dans ce domaine, les décideurs font preuve d’une imagination sans bornes pour imposer leur solution à tous les problèmes – la LGV – et ne craignent pas d’être contredits par la réalité. [...]

L’Aquitaine serait confrontée à un grave problème, celui de son enclavement. Elle serait à l’écart des voies de communication, ce qui freinerait son développement économique. Quel Aquitain sensé oserait affirmer que sa région est enclavée ? Quant au développement économique, ne restons pas sourds à des gens sérieux comme Marie Delaplace* qui affirme : “La LGV n’a pas d’effet sur l’économie d’un territoire. Il faut vraiment dépasser ce cliché.” [...]

Le problème majeur reste le “mur de camions”. “Nous allons enfin pouvoir mettre des camions sur la voie ferrée”, dit Alain Rousset. Mais point n’est besoin pour cela de construire une LGV. L’expérience le montre : partout où les lignes anciennes ont été libérées par la construction de LGV, aucun progrès dans le transport de marchandises n’a été noté. RFF en convient lui-même lors du débat public : “Les conséquences du projet ferroviaire sur le trafic routier de marchandises sont jugées comme insuffisantes puisque le nombre quotidien de poids lourds à la frontière passerait de 8 500 en moyenne aujourd’hui à 12 000 en 2020 avec le projet”.


La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme “douloureuse mais nécessaire”, en obtenant l’accord du public pour une application dans le futur. L’Observatoire des trafics illustre parfaitement cette stratégie. [...] Cet observatoire fait-il partie d’une stratégie de manipulation ?

On pourrait se poser la question après les déclarations faites, dans cette même instance, par RFF : “C’est a priori un démarrage des travaux avant la fin de l’année 2017” ; par la région : “Il est hors de question pour le conseil régional de se contenter des chiffres à une date T” ; ou par la CCI : “Il faut intégrer le principe de l’offre qui anticipe ou pré-organise la demande.”

Faire appel à l’émotionnel et à la culpabilisation plutôt qu’à la réflexion est une technique classique pour court-circuiter le sens critique des individus. Ainsi, pour éviter de parler de l’aménagement de la ligne existante, on feint de s’apitoyer sur le sort de ses riverains. [...] Un ressort surtout utilisé par Alain Rousset : “Vous voulez plus de camions, plus de voitures, plus de pollution” ; avant d’ajouter : “Le Pays Basque finira par être le cul-de-sac de l’Europe. Pensez à vos enfants.”

Ne parlons pas de Daniel Poulou qui déclarait : “Je pense à mon petit-fils : que dira-t-il plus tard s’il apprend que son grand-père s’est positionné contre la LGV ?”


Miser sur l’ignorance du public

Un exemple : en affirmant de concert avec RFF que les émissions de gaz à effet de serre générées par la construction et l’exploitation du GPSO [Grand Projet ferroviaire du Sud-Ouest, ndlr] seraient compensées en sept ans d’exploitation, les décideurs misent sur l’ignorance du public. Les résultats du bilan carbone sont largement contestables et contestés par de nombreuses études.

Ne sont pas pris en compte : le progrès technique à venir des véhicules (étude Per Kågeson**), le cycle de vie des moyens nécessaires à l’activité de transport (étude Chester et Horvath), du mode de production d’électricité (Carbone 4), la durée de vie d’une LGV (qui est de 13 ans et non de 20 ans !). Enfin, les prévisions de report modal sont surestimées. Le bilan carbone a des limites qui rendent ces calculs sujets à caution. Les associations le dénoncent, mais les décideurs se gardent bien d’ouvrir un débat préférant maintenir l’opinion dans l’ignorance.


Infantiliser

Pour discréditer les opposants, il suffit d’infantiliser leurs propos aux yeux de l’opinion. Ainsi, le président de la région Aquitaine, lors de la présentation de ses vœux en 2011, n’hésite pas à qualifier leurs arguments de “débiles”, “absurdes” ou de “simplistes” (dans un article du JPB).

Pour faire évoluer l’opinion publique vers une opinion présentée comme majoritaire, Alain Rousset détourne, sans sourciller, les résultats de scrutins en déclarant : “La LGV a été plébiscitée dans nos régions lors des élections régionales puis cantonales.”

Devant l’hostilité grandissante des populations, RFF en vient à vouloir gagner la bataille de l’opinion par des opérations de pure propagande. Selon un sondage Ifop commandé par RFF, les nouvelles LGV recueilleraient l’adhésion de 89 % des habitants du Sud-Ouest. Mais en fait, ce sondage porte sur… l’opinion des “sans opinion”. En effet, 64 % des personnes interrogées déclarent ne pas savoir en quoi consiste le projet et 46 % des personnes interrogées pensent qu’il s’agit de “moderniser les voies existantes” !

Loin de nous l’idée de crier au complot, mais force est de constater que les procédés utilisés conduisent à une désinformation de l’opinion et accréditent l’idée que “la politique est un mécanisme qui sert à empêcher les gens de prendre part à ce qui les concerne directement” (Paul Valéry).


*Marie Delaplace est professeur d’urbanisme à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée et spécialiste de l’impact des LGV sur le développement local et régional.

**Per Kågeson, ancien président de la Fédération européenne pour le transport et l’environnement, détenteur d’un doctorat en environnement et énergie de l’université de Lund, auteur de plus de 30 livres et de nombreux rapports sur les problèmes environnementaux.

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