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Sujet à la une

« Grâce à l’entraide, les entreprises peuvent franchir les frontières »

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10/01/2013

Goizeder TABERNA

L’union fait la force. En temps de crise, l’expression prend toute sa dimension, notamment, pour les entreprises. Mari Jose Aranguren, professeur à l’université de Deusto et directrice de recherche à l’institut Orkestra, défend ce mode d’organisation des secteurs économiques pour son efficacité dans la création de richesse et de travail.

Créé en 2006, l’institut basque de compétitivité Orkestra a pour objectif de mettre la recherche au service des besoins de la société. Les clusters constituent un champ de recherche parmi d’autres.

Les clusters sont apparus au début des années 1990 au Pays Basque. Quelle est leur origine ?

À cette époque nous vivions une grosse crise économique. La demande avait fortement chuté et le taux de chômage était élevé. Nous essayions de rivaliser sur d’autres marchés en vendant nos produits moins cher. Mais nous voyions que si nous voulions maintenir notre niveau de vie sur le long terme, nous devions mener une réflexion sérieuse pour devenir compétitifs.

Ainsi, tous les secteurs avaient participé à cette analyse pour définir la direction que devait prendre notre économie. Une des conclusions avait été la nécessité du travail en commun. La coopération est la base même des clusters. On avait alors importé le concept de Michael Porter, professeur à la Harvard Business School.

Le concept de cluster vient donc des États-Unis d’Amérique ?

Pas vraiment, les Britanniques avaient créé des “districts industriels” auparavant. En Italie aussi. Mais M. Porter avait simplifié tout cela en employant le concept de “cluster”.

Concept qui fut appliqué ici…

Effectivement, dans chaque secteur une réflexion avait été menée pour savoir qu’est-ce qui nous permettrait de devenir plus compétitifs. Le travail en commun nous permettrait de mener des projets stratégiques impossibles à réaliser de manière isolée.

Combien de clusters compte la Communauté autonome basque (CAB) ?

Il y a onze clusters prioritaires. Ensuite, on trouve des “préclusters” : des projets de clusters retenus dans le cadre d’un appel à projets annuel. On en compte huit ou neuf. Cependant, il faut différencier les clusters qui sont plus ou moins formels et les associations de clusters qui sont encadrées par une politique publique. Ce second groupe bénéficie de la cotisation des adhérents et des subventions du gouvernement de la CAB (approximativement 50 % du coût de fonctionnement).

Quelle est la fonction de ces associations ?

Ces associations ont pour but le développement et la compétitivité des clusters à travers le travail en commun. Ce principe doit permettre, par exemple, d’atteindre des marchés internationaux à des entreprises qui, sinon, ne pourraient pas le faire car trop petites. Il peut également faciliter l’innovation, la formation, la recherche de la qualité.

Si l’on compare avec d’autres régions, les clusters sont particulièrement développés au Pays Basque Sud. Est-ce qu’ils font partie de l’identité économique ou de la spécificité du Pays Basque ?

Plus développés… je dirais plutôt que ces structures sont plus anciennes qu’ailleurs. La confiance entre les membres d’un cluster est primordiale pour arriver à un travail en commun et l’approfondissement d’une stratégie. Et ça, ça se développe avec le temps. ça nécessite, par ailleurs, une constance de la part des pouvoirs publics. Un cluster doit être un pari sur le long terme. ça a été le cas au Pays Basque.

Est-ce que le travail en commun est l’une des caractéristiques de l’économie basque ?

Il y a effectivement, depuis longtemps, un esprit d’entre-aide ici, aussi bien dans le monde rural que dans le monde de l’industrie. L’aventure coopérativiste en est l’illustration. Le fait que cela constitue un trait de notre culture facilite la mise en place d’une politique de cluster.

Le cluster de l’aéronautique a permis de créer une nouvelle filière dans la CAB. Un cluster vient-il renforcer un secteur bien implanté ou peut-il accompagner la création d’un nouveau secteur ?

D’habitude, un cluster vient consolider un secteur déjà structuré. Parfois, lorsqu’une région réunit plusieurs compétences, il suffit d’un coup de pouce pour structurer un secteur. C’est le cas de l’aéronautique.

Est-ce qu’il y a une recette pour l’efficacité des clusters ?

La confiance est vraiment l’élément clé pour leur réussite. Il faut que les membres d’un cluster prennent conscience qu’ensemble, ils peuvent faire plus que tout seuls. Certaines entreprises qui participent à des clusters n’y croient pas vraiment. Ils y sont en cas… Dans ce cas, le cluster n’apporte que peu d’avantages. Le cluster ne doit tout de même pas empêcher la concurrence entre elles.

Leur réussite dépend-elle de leur niveau d’encadrement par les pouvoirs publics ?

Parfois, on pense qu’il est important que les pouvoirs publics financent les clusters. Mais il est plus important encore que les institutions s’impliquent dans le groupe de travail. Par exemple, dans un projet d’internationalisation, il est nécessaire que le gouvernement autonome adapte sa stratégie aux besoins définis par les clusters.

De cette manière les pouvoirs publics interviennent dans le système libéral…

Oui, effectivement, l’administration intervient dans ce système ; pas à travers des subventions, mais en connaissant de plus près les besoins des différents acteurs et en adaptant les politiques aux besoins du système.

Les clusters qui existent sont-ils efficaces ?

Il est difficile d’évaluer quel est le facteur de réussite ou d’échec de la stratégie d’un secteur donné. ça peut dépendre de la stratégie du cluster, mais aussi des choix de l’entreprise. En revanche, lorsqu’on compare les indicateurs de compétitivité des entreprises membres d’un cluster et ceux des entreprises qui ne le sont pas, on voit que les premiers se situent mieux. Ils exportent plus ; ils ont de meilleurs résultats dans l’innovation technologique ; ils ont une plus grande productivité…

Reste à voir, après, si les entreprises qui adhèrent à un cluster sont celles qui ont les meilleures dispositions pour réussir ou si c’est la coopération entre elles qui leur permet de se situer ainsi.

Et quelle est la différence face à la crise ?

Le cluster permet de faire des choix que l’on ne ferait pas étant seul. En temps de crise, ça aide. Beaucoup de petites entreprises qui n’ont jamais exporté, par exemple, ont de grosses difficultés pour le faire. Grâce à l’entre-aide, ils peuvent franchir la frontière.

Le cluster n’est pas forcément une garantie contre la délocalisation des entreprises…

Si l’on a un cluster de la machine-outil, par exemple, et que ce secteur est formé de plusieurs entreprises, d’un centre technologique, d’un centre de formation, etc., il y a tout un réseau qui apporte beaucoup à une entreprise de machines-outils. Lorsqu’une entreprise doit choisir la localisation de la production de son produit, ce contexte peut la séduire. Pas parce qu’il y voit la possibilité de produire au moindre coût ou parce que les salaires sont plus bas, mais parce qu’il y trouve des ouvriers mieux formés, des technologies plus avancées, des fournisseurs qui répondent à ses besoins. Par ricochet, un cluster attire donc l’investissement. Cela engendre de la richesse, un meilleur niveau de vie et du travail.

Faudrait-il créer de nouveaux clusters, selon vous ?

Ce qu’il faudrait, c’est encourager des stratégies dites “intelligentes”. L’idée serait de diversifier nos activités à partir des compétences qui existent dans notre territoire, en les associant. Par exemple, on peut faire travailler ensemble le secteur des nanotechnologies et celui du papier pour créer de nouveaux produits. Ainsi, les différents clusters travailleraient ensemble.

Souvent, on dépense énormément d’argent pour développer les capacités d’un secteur donné. C’est le cas des centres technologiques au Pays Basque Sud, dans les biosciences, les nanotechnologies… Mais si l’on ne les connecte pas avec ce que savent faire nos secteurs traditionnels, on n’en tire pas suffisamment de profit.

Peut-on créer des clusters européens, ce qui ouvrirait la porte à des clusters qui comprendraient l’ensemble du Pays Basque ?

Un cluster peut s’organiser au-delà des frontières administratives. Le cluster du papier est à cheval sur la CAB et la Navarre ; cela se fait de façon naturelle. Lorsque le cluster est lié à une politique des pouvoirs publics, les choses se compliquent, car au Pays Basque, nous avons plusieurs administrations. ça suppose qu’elles collaborent ensemble.

Ceci dit, on pourrait envisager de développer les relations entre les clusters du Pays Basque Sud et ceux d’Iparralde qui ont des synergies. On pourrait également encourager des projets transfrontaliers.

inprimatu