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Euskal Moneta veut opérer un changement de fonds

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18/12/2012

Antton ROUGET

A peine le passage à l’euro a-t-il été, plus de dix ans après le lancement de la monnaie unique, totalement assimilé, que les habitants du Pays Basque Nord vont pouvoir compter sur une nouvelle monnaie à partir de l’année 2013. Cette fois-ci, la transition ne devrait pas être trop brutale. Pas besoin de sortir de machine à calculer pour convertir les deux monnaies : un eusko,  nouveau denier local, équivaut à un euro. Pas question non plus de ranger ses euros au placard : l’eusko est une monnaie complémentaire.

“Lutter contre la grande distribution en renforçant les circuits courts”, c’est le premier argument utilisé par Dante Edme-Sanjurjo, coprésident de l’association Euskal Moneta, pour justifier la création de cette nouvelle monnaie.

“Avec l’eusko, vous êtes sûr que l’argent que vous dépensez va rester sur votre territoire puisqu’il n’est utilisable qu’au Pays Basque” : ne pourront accepter la nouvelle monnaie que les producteurs, artisans ou commerçants engagés dans une logique de développement local. Agissant comme un label, l’eusko garantira la promotion de ces professionnels. Mais la nouvelle monnaie permettra aussi, selon ses promoteurs, d’accélérer les échanges et de renforcer l’économie locale.

“Il existe en réalité peu de cas dans lesquels cette densification des échanges est vraiment probante”, nuance Jérôme Blanc, maître de conférences en sciences économiques à l’université Lumière Lyon II. Le nombre limité d’utilisateurs et de prestataires et la non-participation des institutions seraient, pour le chercheur, un frein à l’extension de l’usage de la monnaie : “En France, aucune expérience n’a jusqu’ici d’ampleur suffisante pour prétendre densifier les échanges au niveau local et solidifier l’économie.”

Jérôme Blanc insiste ainsi sur d’autres vertus des monnaies complémentaires : “Une sensibilisation du public à l’importance de l’économie locale, à la nature des biens qui sont consommés, aux préoccupations environnementales et à l’éthique et l’équité économiques, etc.”

C’est d’ailleurs là le second objectif affiché par l’association Euskal Moneta. En soutenant l’eusko, chaque utilisateur doit obligatoirement adhérer à l’association et à ses engagements, parmi lesquels la “réduction des gaz à effet de serre” ou la “promotion de l’euskara”.

“Chacun va adhérer à l’eusko pour des raisons différentes”, explique Dante Edme-Sanjurjo. “Cela peut être un acte militant pour plusieurs raisons : pour l’écologie, l’euskara ou encore la solidarité avec le territoire et les commerçants.”

Xabi Camino, membre du comité de pilotage de la nouvelle monnaie, rebondit : “Il y a bien sûr le côté social, mais il y a aussi tous les avantages d’une relocalisation de l’économie : si tu sais à qui tu achètes, tu connais la qualité du produit.”

Herrikoa soutient la démarche

Relocaliser l’économie, rationaliser les échanges, etc. : c’est pour ces raisons que Herrikoa a rejoint le projet. Le 6 novembre dernier, la société de capital-risque a même signé un partenariat avec l’association Euskal Moneta.

“Récolter l’épargne populaire pour investir localement dans les entreprises et pour l’emploi.” Pour Pierre Mendiboure, président de Herrikoa, “notre raison d’être est la même que celle de l’eusko : comme nous, l’eusko veut donner un sens à l’argent. Quand on a un eusko en main, c’est une affirmation. Il y a un désir de retrouver l’essentiel à l’heure de l’hyperindividualisme et de l’hyperconsommation”.

Selon Pierre Mendiboure, l’eusko a aussi une grande valeur pédagogique : “Les gens comprennent très vite ce que signifie cette démarche, c’est une reconcentration infraterritoriale de l’économie.”

Le partenariat signé entre Herrikoa et l’eusko se décline en deux volets.

La société de capital-risque est d’abord caution morale du fonds de réserve de la monnaie complémentaire. Dès qu’un eusko entre en circulation, un euro est bloqué sur un fonds de réserve. Pour que chaque utilisateur puisse, au moindre problème, récupérer son équivalent en euro, Herrikoa joue un rôle de vérificateur.

Stocké sur un livret solidaire de La Nef, l’argent bloqué participera au financement de projets dans l’Hexagone. “Cette somme sera exclusivement utilisée pour le développement de l’économie sociale et solidaire en France”, rassure Pierre Mendiboure. Grâce aux fonds mis à sa disposition, La Nef accorde ainsi des prêts ou investit dans des activités créatrices d’emplois, de réinsertion ou encore de protection de l’environnement.

Les intérêts du livret – fixés à 1 % – sont, eux, reversés à Euskal Moneta pour rembourser ses frais de fonctionnement.

En parallèle au fonds de réserve, Herrikoa va mettre en place le fonds d’investissement Eusko Herrikoa. Une somme équivalente à celle des euskos en circulation sera ainsi réservée par Herrikoa pour le financement de projets, à condition qu’ils soient liés aux flux générés par l’eusko. “Par exemple, si un artisan ou un commerçant voit sont carnet de commandes augmenter grâce aux flux générés par l’eusko, Herrikoa financera son développement grâce au fonds d’investissement”, explique Pierre Mendiboure.

Le comité technique de Herrikoa, sollicité par les groupes locaux d’Euskal Moneta, sélectionnera les projets.

Le fonds d’investissement de départ est de 150 000 euros. Son montant pourrait augmenter : “Au-delà de cette somme, nous passerons par le conseil d’administration.” Depuis sa dernière augmentation de capital, Herrikoa dispose de 1 million d’euros en trésorerie.

 

Et concrètement, l’eusko comment ça fonctionne ?

L’association pour la création d’une monnaie locale basque, écologique et solidaire a fixé, le 21 juillet 2012, les règles de fonctionnement de l’eusko.

Pour répondre aux réglementations en vigueur, tout utilisateur de l’eusko – prestataire ou personne souhaitant changer des euros en eusko – doit adhérer à l’association Euskal Moneta. L’adhésion annuelle est comprise entre 5 et 20 euros pour les particuliers, 60 et 240 euros pour les prestataires et 10 et 100 euros pour les associations.

Les prestataires, pour pouvoir utiliser l’eusko, doivent s’engager à promouvoir “l’emploi local”, “la solidarité entre les entreprises”, “le lien au territoire” et la “réduction des émissions de gaz à effet de serre”.

Ils doivent ainsi relever “deux défis” pendant deux ans : “Intégrer au moins trois produits locaux dans son activité” ou “mettre en place le tri sélectif” et “promouvoir l’usage de la langue basque”.

A chaque adhésion ou renouvellement d’adhésion, l’utilisateur désigne une association qu’il souhaite soutenir. Cette association, qui doit être adhérente d’Euskal Moneta, se verra ainsi reverser un don équivalent à 3 % des sommes échangées par l’utilisateur.

Dans le but qu’un maximum d’euskos soit en circulation, les particuliers ne peuvent pas convertir leur monnaie locale en euro. Les prestataires, pour échanger les euskos accumulés en euros, doivent s’acquitter d’une commission de 5 %. Quelque 60 % de cette somme seront reversés aux associations locales agréées par Euskal Moneta. Le reste servira à couvrir les frais de fonctionnement.

Le maillage du territoire est assuré par les bureaux de change, lieux où les utilisateurs peuvent changer leurs euskos en euros et où les prestataires ont la possibilité de reconvertir leurs euskos en euros.

 

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