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Culture

“Je participe de ce genre de cinéma qui tend à une réflexion sur la condition humaine”

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31/10/2012

Entretien avec Montxo Armendaritz/ réalisateur

Cécile VIGNAU

Montxo Armendaritz revient en force avec un neuvième long-métrage, N’aie pas peur (No tengas miedo). Dans les salles du territoire espagnol depuis l’an dernier, il sort aujourd’hui sur les écrans de l’Hexagone. Une œuvre magistrale du réalisateur navarrais, qui suit le parcours de Sylvia, victime d’inceste. Un chemin vers la reconstruction, l’affrontement avec un passé douloureux pour un film qui dépeint une sombre réalité. Rencontre avec le réalisateur à l’occasion de l’avant-première de N’aie pas peur au cinéma Le Sélect de Saint-Jean-de-Luz ce lundi.


Comment en êtes-vous venu à traiter de cette thématique de l'inceste ?

J'ai plusieurs amis psychologues et psychiatres. À l’occasion d'un repas, l'un d'entre eux a évoqué un cas, une adolescente venue en urgence avec des symptômes clairs d'abus sexuels. Elle avait un dédoublement de personnalité très fort. La gravité des séquelles due à ces abus m'a attiré l'attention. Je ne savais pas alors que de telles séquelles pouvaient exister, et de manière si permanente.

J'ai commencé un long travail d’investigation, pris contact avec des victimes. Des personnes qui de manière généreuse m'ont raconté leur souffrance, leur quotidien, m'ont permis d'assister à leur thérapie. Pendant un an j'ai cohabité avec elles. Avec tout ce matériau j’ai créé l'histoire de Sylvia.


Vous avez été à plusieurs reprises sur le point d'abandonner le projet, du fait de sa dureté, de l'impact émotionnel “trop” fort.

Çela a été très compliqué. Pendant ces dix-huit mois de recherche, il a été difficile de croire, de pouvoir admettre. Plus d’une fois, j’ai dû me surpasser émotionnellement. À la fois le film devait servir de support aux victimes afin de libérer la parole mais également de pouvoir dénoncer la méconnaissance de la société face à ce problème. À certains moments j'ai dû m'éloigner du projet, et prendre le recul nécessaire.


Ces drames familiaux, les lourds secrets, sont des leitmotivs dans votre œuvre cinématographique ?

Peut-être bien. Ce qui m’intéresse fondamentalement, de la même manière que pour ce film, c'est la lutte des personnages contre l'adversité, contre un destin qui a détruit leur vie. Elles sont confrontées à celui-ci et luttent avec la volonté de se reconstruire, et de dépasser ces blessures. La différence avec mes films précédents, c'est qu'ici la charge émotionnelle et affective est beaucoup plus forte. Voir la gravité des séquelles, tous ces non-dits, ébranle énormément.


Beaucoup de temps s'écoule entre deux films, vous en avez fait neuf en 27 ans. Vous passez du temps à approfondir. Ici de quelle manière avez-vous procédé ?

Je prends beaucoup de temps à amener le sujet à la pratique. Par exemple entre Obaba mon dernier film et N'aie pas peur, j'ai développé deux autres projets mais qui n'ont finalement pas abouti. Ils sont restés de côté. Ce sont des films dans lesquels tu t’investis, tu écris le scénario, et puis ils restent en suspens. Au vu de la situation en Espagne, mener à bien un projet de ce type est très compliqué. Il ne s'agit pas de trouver l'histoire qui me plaît, il faut aussi trouver les moyens économiques pour pouvoir le mener à bout. Cela ne coïncide pas toujours, le temps passe finalement très vite entre deux films. Pour N'aie pas peur, entre l’idée du projet et sa sortie en salles, il s’est écoulé environ deux ans.


Dans ce long-métrage le réalisme est tel que l'on s'approche du documentaire. Est-ce voulu ?

Oui, complètement. J'affectionne le genre documentaire, mes premiers travaux relèvent d’ailleurs de celui-ci. Tous mes films reflètent l’envie de raconter une histoire. La seule différence est le matériel avec lequel ils sont travaillés. D’un certain côté ce film peut s'apparenter au genre horreur, à l’image des frères Darden que j’admire. Le film est presque comme une caméra qui suit la vie et les péripéties du personnage de Sylvia. La caméra ne sépare pratiquement pas d'elle. À aucun moment on n’apprend ni ne voit quelque chose qui pourrait arriver à l'un des autres protagonistes. J’ai  exclusivement voulu me centrer sur elle.


Vous croyez en la portée sociale de N’aie pas peur ?

Je suppose que oui. On fait un film en premier lieu parce qu'on aime le cinéma. À travers les images, on veut vraiment refléter des histoires d'une manière particulière. En second lieu, je participe de ce genre de cinéma qui tend à apporter une réflexion sur la condition humaine, sur la réalité que nous vivons. En ce sens, et ici surtout concernant cette thématique de l'inceste, le film est œuvre d'art mais il sert à donner la parole à un thème, qui malheureusement, en tout cas en Espagne, est ignoré et reste muet. Il est inexistant dans les programmes scolaires, de nombreux psychologues ne sont pas préparés, les victimes ne sont pas traitées comme il le faudrait. Nous pouvons contribuer à travers le film à aider toutes les personnes qui travaillent en ce sens.


Pourquoi avoir choisi Iruña comme cadre ?

Nous avons eu plusieurs possibilités. Mais de fait, cela ne m'intéressait pas que la ville soit identifiée. Dans le film aucune indication n'indique, qu'il s'agisse de Iruña. Je voulais une petite ville de province, et en ce sens, cela aurait pu être n'importe quelle  ville.


La musique revêt une place primordiale dans le film, le rôle du violoncelle, comme exutoire ? Une contenance à la rage de Sylvia ?

En effet, l'instrument est polysémique. Je voulais que le personnage joue d'un instrument qui soit le seul élément dans lequel elle soit capable de s'exprimer ou de manifester des sentiments. J'ai choisi le violoncelle pour deux raisons:  d'abord parce que lorsqu’on le pratique on l'embrasse quasiment et ensuite parce que l’on dirait que le son sort autant de l'instrument que de la personne qui en joue. Aussi au vu des rapports de proportions, il pourrait représenter tout le poids et la souffrance qu'elle porte en elle. Ce jeu visuel et symbolique me plaisait beaucoup.


Quel regard portez-vous sur les difficultés rencontrées par le documentaire Barrura Begiratzeko Leihoak ?

Tous les films devraient avoir les mêmes possibilités de distribution. Mais la réalité est tout autre. Les films qui ont un budget de promotion ont pratiquement leur sortie assurée sur la majorité des écrans. Et il ne reste plus de salles pour les films à petit budget, ou différents. Quand des thèmes n'intéressent pas, dérangent, ou que le film n'a pas d'intérêt commercial, il reste marginalisé. Dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, je trouve cela très triste.

           

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