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Sujet à la une

«La reprise de la discussion en France est aussi un effet d’Aiete»

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17/10/2012

Entretien avec Pierre HAZAN / Membre du Groupe international de contact

L’implication de la communauté internationale en faveur d’une issue pacifique au conflit est l’une des principales garanties du processus de paix. Entretien, un an après la conférence d’Aiete, avec Pierre Hazan, ancien conseiller politique de la Haut-Commissaire aux droits de l’homme aux Nations unies, chercheur à l’université de Genève et membre du Groupe international de contact (GIC).

L’organisation armée ETA a favorablement répondu à la déclaration d’Aiete. Un an après, quel est l’impact de cette décision ?

Il y a eu une transformation de l’environnement au Pays Basque et, au-delà, en Espagne. Au début, après la tenue de la conférence, il y a eu énormément de scepticisme et, aujourd’hui, l’opinion publique espagnole se rend compte qu’il y a une véritable mobilisation de tous les secteurs de la société basque, y compris dans les segments nationalistes, en faveur de l’arrêt de la violence. L’annonce par l’ETA de la fin de la lutte armée reflète la prise de conscience de l’ensemble des composantes de la société basque.


Le second point de la déclaration internationale d’Aiete, à l’attention des deux gouvernements, n’est, lui, pas rempli. Cela inquiète-t-il le GIC ?

Nous aurions évidemment souhaité que les choses aillent plus vite, mais, en même temps, il faut aussi avoir une lucidité sur les conditions objectives. Le but de la déclaration d’Aiete était d’identifier les obstacles, dont chacun mesure la difficulté, d’élaborer une feuille de route pour aller de l’avant. Cela dépend évidemment du choix des différents partenaires, de la vitesse à laquelle ils veulent avancer, du chemin qu’ils veulent prendre.

Il y a eu des changements de gouvernements aussi bien en Espagne qu’en France et prochainement des élections au Pays Basque avec un jeu de concurrence entre partis. Ce ne sont pas les meilleures conditions pour avancer vers un objectif commun. Ces différents calendriers politiques ont contribué à ralentir le processus, mais celui-ci est néanmoins enclenché.

Madrid refuse pourtant de reconnaître le rôle du GIC, en ayant parfois des mots très durs contre son action. Comment interprétez-vous cette attitude ?

Je comprends très bien qu’aucun pays n’aime avoir le sentiment que d’autres personnes se mêlent de ses affaires intérieures. Il y a donc une réaction initiale que je comprends parfaitement même si je peux aussi la regretter.

L’exemple irlandais est très intéressant. Jonathan Powell, chef de cabinet de Tony Blair, a expliqué, à Aiete, qu’il y avait une réticence fondamentale à ce qu’un Américain se mêle des affaires intérieures britanniques et puis, en fait, c’est ce diplomate, Mitchell, qui a permis de débloquer un processus qui s’était enlisé.

Le plus important, c’est que ce gouvernement, même si on aurait peut-être souhaité qu’il aille plus loin, n’a pas inversé une dynamique. L’actuel Premier ministre espagnol, Rajoy, a tenu, pendant Aiete, dans les jours qui l’ont précédé ou qui l’ont suivi, une attitude, à mon sens, de très grande responsabilité. Alors que tous les caciques du PP tiraient à vue sur la conférence, il n’a jamais critiqué la tenue de cette conférence et, d’une certaine manière, a pris acte de ses résultats. On voit bien que, y compris par son mutisme, il y a là quelque chose de plutôt encourageant.


Les relations avec Madrid ont-elles évolué depuis Aiete ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Les choses vont se clarifier dans les mois à venir.


La déclaration d’Aiete place au même niveau les gouvernements espagnol et français. Est-ce évident ?

Il y a eu une prise de conscience très nette que c’est une affaire largement espagnole, mais pas seulement. Elle est aussi française pour des raisons aisément compréhensibles. Il y a plus d’une centaine de prisonniers de l’ETA qui sont détenus en France et, pendant très longtemps, l’ETA a utilisé la France pour entreposer ses armes. La question du rapprochement des prisonniers de leurs provinces d’origines et une solution qui impliquerait le désarmement de l’ETA engageraient forcément la France à un certain moment.


Et en ce qui concerne le Pays Basque Nord ?

A Aiete, j’ai trouvé très intéressant d’avoir l’analyse, dépassant les clivages politiques traditionnels, d’un nombre important de représentants de différents partis français, de gauche comme de droite, et des nationalistes. Dans les prochains jours, ces personnes vont rencontrer Mme Lebranchu pour demander une collectivité territoriale [l’entretien a été réalisé avant le 11/10/2012, ndlr]. Là, encore, c’est un effet d’Aiete. Tant que le conflit était actif, la discussion était gelée en France. Maintenant qu’un nouvel environnement a été créé, par un effet de ricochets vertueux, la discussion est en train de reprendre en France.


L’élection de François Hollande peut-elle favoriser le dialogue ?

Je n’ai pas encore une lisibilité très claire de l’attitude du gouvernement socialiste à l’égard du conflit. Je ne suis pas sûr qu’il soit totalement homogène. Parmi les 110 propositions du programme commun de François Mitterrand en 1981, l’une d’elles était la création d’un département. Ce n’est plus d’actualité, mais en tout cas, historiquement, les socialistes ont prêté une attention. Par la suite, l’accent a été mis sur la lutte antiterroriste et nous allons voir aujourd’hui comment se dessine un réexamen de la situation en vue des développements positifs créés par la conférence d’Aiete.


Votre travail de facilitation des relations entre partis se heurte-t-il à des réticences ?

L’heure est à la campagne électorale. Ce n’est pas une atmosphère porteuse. Après, l’environnement sera plus serein pour continuer.


Le GIC est intervenu au mois d’août en faveur de la libération de Iosu Uribetxebarria. Quel est le sens de ce message ?

Nous avons aussi voulu dire que des mesures de confiance seraient utiles. Il faut créer les conditions cadres pour pouvoir avancer. Le préalable était bien évidemment la fin des mesures d’intimidation et d’extorsion, le soi-disant impôt révolutionnaire. Il n’existe plus. Il y a eu ensuite un certain nombre d’annonces de l’ETA, jusqu’à celle du 20 octobre. Tout cela a envoyé un certain nombre de signaux positifs et il n’y a pas eu de reprise de la violence.

Le GIC pense que, s’il y avait des mesures qui pouvaient être prises par les gouvernements espagnol et français pour renforcer ce climat de confiance, ce serait une bonne chose. Ce pourrait être le rapprochement des prisonniers de leurs provinces d’origines.


Vous êtes spécialiste du thème de la réconciliation et des victimes. Comment avancer sur la question ?

Les processus de réconciliation sont lents et difficiles et sont menés par les parties en présence. Evidemment, les acteurs extérieurs peuvent avoir un rôle, je l’espère, bénéfique, mais c’est vraiment aux parties de faire le travail.

Depuis une année, le langage se transforme. Il y a des échanges de points de vue, des dialogues qui se nouent. Un besoin et une volonté de parler. Le processus de construction d’une histoire collective commence à avoir lieu, il sera franc, difficile, compliqué, mais fondamentalement positif. L’important, c’est qu’il y ait la prise en compte d’un autre point de vue.

Chacun a évidemment ses opinions et il ne s’agit pas d’arriver à un récit commun sur le passé. Ce n’est pas possible. Aux Etats-Unis, par exemple, les gens du Sud et du Nord divergent encore sur la guerre civile.

Au Festival international du film des droits de l’homme de Genève, nous avons eu un débat avec des gens qui venaient de Madrid, un ancien etarra, une victime de l’ETA. Avant Aiete, ce type de rencontre aurait été difficilement concevable. Des documentaires sont en train d’être réalisés sur la question. Moi-même, j’ai demandé un certain nombre de textes pour une publication qui reflétera des points de vue très différents.


Un an après Aiete, quel regard porte la communauté internationale sur le processus de paix ?

Les acteurs et spectateurs extérieurs voient avec beaucoup d’espoir ce qui est en train de se passer. Plus d’un millier de morts, une société qui a vécu dans un climat d’intimidation pendant très longtemps, des violations des droits de l’homme : enfin, nous voyons le bout du tunnel. L’attitude de la société basque est très encourageante. On parle souvent de processus qui viennent du haut et, en réalité, ici, il est venu en profondeur de la société basque. C’est ce qui a permis de faire bouger ceux qui tenaient les armes.


Antton ROUGET

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