RSS
Index > Edition papier > Pays Basque

Pays Basque

«Ce n’est pas une histoire d’ETA, mais l’histoire de sa stratégie»

p005_lopez_02.jpg

05/10/2012

Entretien avec Emilio LOPEZ ADANBeltza” / Auteur de “ETAren estrategia armatuaren historiaz”

Originaire de Gasteiz, Emilio Lopez Adan fut militant au sein d’ETA durant le franquisme puis exerça la profession de gynécologue à Bayonne, tout en maintenant parallèlement une activité politique et associative. Il vient de publier aux éditions Maiatz un livre en euskara intitulé L’Histoire de la stratégie armée d’ETA. Il s’agit d’une série d’articles rédigés par lui et publiés dans divers médias et revues entre 1980 et 2011. Il en parlera lors d’une conférence organisée par Akelarre demain à 18 heures à la médiathèque de Hendaye.

Quel est le sujet de votre livre ?

Il ne s’agit pas d’une histoire d’ETA. C’est l’histoire d’une stratégie, c’est-à-dire le chemin défini pour arriver à des fins politiques. Dans ETA, il y a toujours eu une stratégie. En 1967, les buts étaient définis. Le dernier objectif était l’indépendance, la réunification, le socialisme et un Pays Basque bascophone. Puis viendra la transition et il y a un débat au sein de la gauche abertzale : on parle d’insurrection populaire et ETA-m dit non. Les cinq points de l’alternative KAS (Koordinadora Abertzale Sozialista) sont définis. Finalement, deux points de cette alternative resteront dans le futur : la territorialité et le droit à l’autodétermination. Ces deux points s’obtiendraient selon ETA par “une guerre prolongée d’usure” afin que le pouvoir central soit obligé de négocier. Forcer à négocier, avec l’amnistie comme corollaire.

Quelle est alors, selon vous, la stratégie armée mise en place ?

Les objectifs militaires tactiques visés sont de hauts responsables de la dictature militaire, des politiciens du franquisme, des membres de ce que l’on appelle “forces d’occupation” et des personnes qui collaborent avec ces mêmes forces d’occupation : ceux que l’on qualifie de “mouchards”. Cette stratégie est définie en 1974 par Txomin Iturbe et Argala et perdurera jusqu’en 1982. C’est durant ces années qu’ETA a tué le plus, mais les victimes collatérales sont réduites.

Quel est le climat social, d’après vous, à l’époque ?

Il y a une acceptation en Pays Basque du phénomène de la violence. Elle ne pose pas de problèmes éthiques. Même au sein des secteurs culturels ou dans le milieu de l’enseignement, il y a une identification grande sur les moyens mis en œuvre et les objectifs poursuivis.

Selon vous, un tournant s’amorce dans les années 1980…

Le coup d’Etat du général Tejero a lieu en 1981 et en 1982, le PSOE accède au gouvernement. Le soutien de l’Europe est terminé. Les gens qui appuyaient ceux qui luttaient contre la dictature hier rejettent désormais ceux qui luttent contre ce que l’on appelle en Europe “la jeune démocratie espagnole.”

Par ailleurs, beaucoup de Basques ont admis la démocratie de façon pleine comme le PNV qui sera l’artisan du statut d’autonomie. Parallèlement, la répression se “modernise”, cela ne veut pas dire que c’est plus démocratique, mais la protection des cibles devient beaucoup plus forte. L’objectif est d’isoler ETA, la politique de dispersion des prisonniers commence à être mise en place et le général Casinello est à la tête des services secrets. Je pense qu’ETA se rend compte de ces changements et change donc sa stratégie armée. A partir de 1985, elle veut forcer le gouvernement à négocier en menaçant des objectifs civils espagnols.

C’est-à-dire ?

C’est la période de campagne contre des objectifs touristiques, ETA-m l’avait critiqué quand ETA-pm l’avait fait. Mais ce sont surtout les attentats dans des lieux publics comme Hypercor ou la caserne de Saragosse.

Dans ces lieux, ETA a déclaré avoir averti les forces de police, mais celles-ci n’auraient pas fait évacuer à temps…

Oui, mais c’est un choix. Le choix de mettre des explosifs dans des endroits fortement peuplés, donc il faut assumer que l’on va peut-être faire des victimes. Il y a un véritable changement dans ces années-là, notamment avec l’attentat contre Yoyes en 1986. Yoyes apporte le premier point d’inflexion.

Après la disparition de Txomin Iturbe en 1987, une nouvelle génération de chefs militaires s’installe (issus des Berezi et ETA VIII, anciens membres d’ETA-pm passés à ETA-m). Des personnes qui ne sont pas impliquées dans le conflit meurent.

La réponse de l’Etat espagnol sera l’infiltration. Vers 1992-1993, on voit que cela ne marche plus pour ETA, le juge Garzón met en place sa stratégie. Par ailleurs, les victimes d’ETA changent de statut, elles occupent une place de choix dans le conflit.

Une fois de plus, ETA s’adapte en créant ce qu’elle appelle la “socialisation de la souffrance”. Elle décide de toucher les élus, les fonctionnaires non armés, les gens qui créent une opinion contraire comme les journalistes ou les écrivains avec également la kale borroka. C’est une situation épouvantable car il n’y a pas d’évolution stratégique. A partir de 2000, c’est la déconfiture. ETA tient le coup, résiste et en 2011, ETA ne renonce pas, mais arrête la stratégie armée.

Beaucoup, dans le monde abertzale, pensent que cette stratégie d’ETA ces dernières années faisait le jeu du gouvernement espagnol. C’est une vraie clameur. Il y a aussi pour la première fois des critiques émanant de preso. Mais cela n’est pas repris par la presse abertzale.

Vous parlez d’un changement de statut des victimes, c’est-à-dire ?

En 1995, le mouvement civil Elkarri est créé. Elkarri réalise une critique éthique de la violence et parle de toutes les victimes du conflit. En 2000, il y a la création d’Aralar et en 2001, l’analyse critique d’Abertzaleen Batasuna.

Bildu, et l’une de ses principales composantes, la gauche abertzale, a obtenu le plus grand nombre d’élus municipaux lors des dernières élections et gouverne la Diputación de Gipuzkoa. Certains diront grâce aussi au combat d’ETA…

Non, je pense que c’est l’inverse. Je pense que la stratégie d’ETA a échoué. Par contre, la gauche abertzale dans son ensemble s’est montrée d’une force extrême. Elle a été capable, en dépit d’ETA, de se maintenir. ETA aurait dû arrêter plus tôt. Dans mon bouquin, il y a une revendication très nette de ces gens qui ont tout fait pour trouver une sortie honorable à des personnes, en l’occurrence des militants d’ETA, qui ont les mêmes objectifs qu’eux. Ces gens-là ont beaucoup souffert. Quand on dit “Vous êtes contre ETA ?”, je réponds non, nous sommes pour des négociations techniques.

C’est-à-dire ?

Rendre les armes en échange d’une amnistie. Cela a échoué en 1989 (Alger), en 1998 (Lizarra) et en 2006 (Loiola), ETA a dit non.

Pensez-vous vraiment que lors de ces rencontres le gouvernement espagnol était ouvert à la discussion et à la négociation ?

Non, il n’y a aucun doute, leur attitude était fermée. Mais dans mon livre et dans mes articles, je prends le parti d’analyser notre comportement à nous, les abertzale. Je n’analyse pas la stratégie espagnole.

Quelle opinion avez-vous sur l’utilisation de la lutte armée en règle générale ?

Je n’ai jamais dit que la violence révolutionnaire était inutile. Je dis simplement que la stratégie appliquée par ETA ces dernières années était incorrecte.

Que vous inspire la nouvelle donne politique et notamment l’annonce par ETA de la fin de ses actions armées ?

C’est une bonne nouvelle et cela prouve que depuis de nombreuses années, Batasuna voyait clairement qu’il fallait arrêter la lutte armée. Cela est confirmé par les propos d’Arnaldo Otegi contenus dans son dernier livre qui vient de sortir. C’est très bien, mais cela arrive un peu tard.

Politiquement, quelle est votre opinion sur la situation actuelle ?

Si l’on regarde aujourd’hui froidement, les preso sont toujours enfermés, la question du droit à l’autodétermination est pire qu’en 1980 et sur la territorialité, nous n’avons guère avancé.


Béatrice MOLLE

inprimatu