Pays Basque
«Il s’agit d’un travail même si dire cela peut choquer»
19/09/2012
Entretien avec M. et N. / deux femmes prostituées exerçant en Gipuzkoa
Elles ont accepté de parler. Elles sont jeunes, étrangères et exercent la prostitution en Gipuzkoa. Nous avons accepté de ne pas citer leurs prénoms ni les endroits précis où elles travaillent, comme elles nous l’ont demandé. Elles font partie des 800 à 1 000prostitué(es) recensées en Gipuzkoa (voir édition du 1-2/ 09/2 012).
Depuis quand exercez-vous la prostitution et pourquoi ?
M. : Je suis arrivée au Pays Basque, il y a trois ans, je viens d’un pays d’Amérique latine. Je savais pourquoi je venais, je suis dans un club et je verse un pourcentage au propriétaire. Dans mon pays d’origine, j’ai deux enfants dont s’occupe ma mère et je leur envoie de l’argent chaque mois. C’était une façon de m’en sortir et de pouvoir faire vivre ma famille. Il était hors de question que j’exerce cette profession dans mon pays.
N : C’est un peu le même parcours, moi je n’ai pas d’enfants et c’est par nécessité économique que je fais ce travail
Vous parlez de profession, de travail. Il y a un débat dans l’Etat français. Certaines associations féministes sont pour l’abolition de la prostitution, d’autres organisations sont contre le proxénétisme mais revendiquent un statut de travailleur sexuel. Qu’en pensez-vous ?
M. : Je ne crois pas à l’abolition de la prostitution, c’est bien mal connaître la vie ! Et je pense qu’il s’agit d’un travail même si dire cela peut choquer. On fait une prestation et on est payées en échange. Je me rends compte aussi que ce n’est pas un travail comme un autre, je n’ai pas vraiment réfléchi au statut que l’on pourrait avoir. J’ai des enfants et je n’aimerai pas qu’ils fassent plus tard ce métier. Comme je n’aimerai pas qu’ils soient obligés de travailler à quinze ans ou d’être exploités s’ils ont fait de bonnes études.
N : J’emploie le mot travail, car cela fait partie de mon quotidien, il y a des horaires, des choses à faire, sa santé à surveiller, puisque notre corps est notre instrument de travail. En même temps, nous savons bien que ce n’est pas un métier comme un autre. Cela touche à notre intimité et à celle de nos partenaires.
“Le plus vieux métier du monde”, une femme politique a dit dernièrement “la plus vieille humiliation du monde.” Qu’en pensez-vous ?
M. et N : On peut être humilié de différentes façons, cela dépend d’où l’on vient et comment on pratique la prostitution. Nos mères ont aussi été humiliées par leurs maris et leurs patrons.
On ne peut s’empêcher de penser que vous pouvez être la proie de réseaux mafieux ou de proxénètes…
M. : Ce n’est pas notre cas. Nous n’habitons pas là où nous travaillons. Nous exerçons nos prestations dans des clubs, mais aussi dans des appartements et nous versons un pourcentage qui correspond à un loyer. C’est donnant donnant. Bien sûr les réseaux existent, mais l’on peut faire ce métier sans passer par eux.
N : Je fais tout pour ne pas me mettre dans de mauvais plans.
Cela peut sembler bizarre, mais personnellement je suis très organisée, je mets de l’argent de côté car je sais que dans quelques années j’arrêterai.
Il y a donc une lassitude ?
M. : Oui, c’est un métier très difficile, ici il n’y a pas de violence mais il faut savoir écouter les plaintes des clients, être très disponible. Après des relations se nouent et je fais souvent des prestations avec les mêmes clients qui reviennent. Il faut savoir aussi séparer sa vie professionnelle et sa vie privée. Et ça, c’est très difficile.
N : Cela dépend, ça peut se passer très bien ou être plus pénible. Mais en règle générale, c’est vrai que nous avons à faire à des clients corrects et civilisés.
Avez-vous une vie privée et sociale. est-ce difficile ?
M. : Le plan que l’on voit dans les films, celui de la “pute perdue” rencontrant le client qui la sauve, c’est vraiment dans les films. Et puis ce n’est pas très sain, quand cela se passe. Par contre, nous faisons des rencontres en dehors de notre métier. Et il est toujours difficile de dire ce que l’on fait si le gars n’est pas du milieu. Cela complique les choses, si l’on veut aller vers une relation stable. Nous avons des copains et des copines qui ne sont pas de notre milieu. Ici, je ne dis pas cela pour faire plaisir mais il y a une acceptation de la prostitution. Les gens ne sont pas forcément d’accord avec ce que nous faisons mais on n’est pas marquées au fer rouge. Avec la crise, les gens savent vraiment ce que c’est que de se retrouver sans rien.
N : C’est vrai, il y a beaucoup d’associations vers lesquelles on peut se tourner et qui ne nous jugent pas. Dans notre quartier, les gens savent très bien ce que nous faisons et l’on nous salue, on nous rend service et vice-versa. Quant aux relations privées, personnellement je fais attention je ne souhaite pas m’attacher. Je veux travailler, gagner de l’argent et retourner chez moi. Et pour des gens comme nous, il n’y a que ce moyen.
N’y en a-t-il pas d’autre ?
M. : Pour nous, non. Nous avons arrêté l’école à 15 ans et il fallait faire des ménages pour trois fois rien et avec aucune autre perspective. Quand vous parliez tout à l’heure d’abolition, il y a aussi le cas de jeunes étudiantes qui veulent gagner de l’argent facilement. Et vouloir gagner beaucoup d’argent, cela existera toujours. Ce n’est pas mon cas et je ne veux absolument pas juger. Moi je souhaite mettre de l’argent de côté pour monter quelque chose après.
N : Je suis d’accord, pour nous c’est la seule solution. Les leçons de morale, on n’a ni envie d’en recevoir ni envie d’en donner.
Ce n’est pas un point de vue moral, c’était une question…
M. : Bien sûr certains clients avec qui nous avons des relations d’amitié nous demandent si nous avons été traumatisées dans notre enfance. C’est le cas pour certaines, mais pas plus que dans d’autres milieux. Notre traumatisme à nous c’est la misère.
N : C’est vrai que beaucoup ont envie qu’on s’en sorte. On est jeunes, on est jolies et on n’a pas le look “pute.” Mais de solution au final, il n’y en a pas.
L’exercice de la prostitution vous a fait découvrir certains aspects de la vie que vous ne connaissiez pas ?
M. : Bien sûr l’hypocrisie et le mal être ! C’est un petit pays ici, quand nous voyons des gens connus au bras de leurs épouses donner des leçons de morale, cela nous fait bien rire. Mais cela a toujours existé. Par contre, là où nous nous sentons vraiment utiles, c’est quand nous faisons des passes avec des handicapés que leurs éducateurs amènent. Et bien, au contraire de ce que certains peuvent penser, nous ne sommes pas dégoûtées, car nous savons qu’à part nous ils n’ont personne et que nous leur rendons vraiment service.
N : on a accepté de vous répondre, pour que les gens sachent que nous sommes comme les autres, même si nous gagnons notre vie d’une façon différente.
Béatrice MOLLE







