L'opinion - Tribune Libre
Affaire Breivik. Un jugement qui rétablit le principe de réalité.
30/08/2012
Jean-Claude PAYE / Sociologue, auteur de L'Emprise de l'image, éditions Yves Michel, 2011.
Le tribunal de première instance d’Oslo a rendu ses conclusions ce 24 août. Il a reconnu Berhing Breivik responsable de ses actes et l’a condamné à la peine maximale. L’objet principal de ce procès n’était pas d’établir la culpabilité du prévenu, mais de déterminer s’il était psychotique au moment des faits et ainsi de se substituer à une expertise psychiatrique controversée, mais avalisée tant par le ministère public que par le tribunal.
A première vue, le jugement semble donner satisfaction à l’accusé. Celui-ci a donné une motivation politique à son action : l’attentat devait rendre visible l’invisibilité de “la guerre du bien contre le mal”, celle entre l’identité chrétienne et l’invasion de l’islam. En adoptant le “même mode opératoire que les attentats islamistes”, le massacre rendrait transparent le danger du fondamentalisme musulman. Ainsi, la volonté de l’accusé d’être reconnu pleinement responsable de ses actes peut être aisément comprise : le sens donné à son action aurait été annulé par un prononcé le désignant comme psychotique.
La position habituelle des parties est renversée. Tandis que les avocats de la défense avaient demandé que leur client soit reconnu sain d’esprit, le parquet avait réclamé l’internement psychiatrique. Le procureur Svein Holden s’est appuyé sur un premier rapport psychiatrique qui avait conclu que Breivik souffrait d’une “schizophrénie paranoïde”. Même si ce diagnostic a, par la suite, été infirmé par une contre-expertise n’ayant décelé aucun signe de psychose, le parquet a voulu s’appuyer uniquement sur le premier rapport, afin de plaider l’irresponsabilité du prévenu.
Les familles des victimes, ainsi que les survivants de la tuerie, souhaitaient aussi que la responsabilité pénale de Breivik soit reconnue par le tribunal. C’est d’ailleurs à la suite de leur réaction qu’une contre-expertise psychiatrique a eu lieu. Ils ont fait remarquer que le tueur, ayant minutieusement planifié son action pendant plusieurs années, ne pouvait qu’être conscient de ses actes.
Si la reconnaissance de la responsabilité pénale de l’accusé est bien un objectif commun aux deux parties, les motivations sont inverses. Breivik se présente comme un croisé en guerre contre “l’invasion musulmane”. Il se pose en tant que maître du discours de la lutte antiterroriste, comme porteur de la voix de l’invisible que nous devons entendre, celle de la guerre “cosmique”. Il s’inscrit ainsi dans une structure perverse qui repose sur une antinomie entre la revendication d’un moi fort et le phantasme qui situe le sujet comme objet au service de “la jouissance de l’autre”, au service de “sa cause”.
Pour les familles des victimes, établir la responsabilité de l’accusé est essentiel, non pas pour faire de ce dernier un acteur majeur de la guerre virtuelle des civilisations, mais pour que la violence réelle de l’attentat soit reconnue. Ainsi, la souffrance subie ne sera plus enfermée dans l’intériorité de la victime, mais symbolisée. Ce dernier élément est essentiel, car il permet non seulement aux familles d’entamer le deuil, mais il rend possible le développement d’une conscience. Ce faisant, la reconnaissance de l’objectivité de l’événement pose un cran d’arrêt à la compulsion de répétition produite par l’image de la guerre du Bien contre le Mal. Le massacre a bien été réalisé par un Norvégien “de type norvégien” conscient de ses actes et n’est pas une manifestation de l’invisibilité de la guerre des civilisations, le résultat inéluctable d’une abstraction à laquelle nous devons consentir.
Le prononcé du tribunal opère une coupure face à la psychose ordinaire dont Breivik se veut l’agent, une psychose sociale existant à une époque où la parole n’opère plus sa fonction de coupure entre la chose et son énonciation. Enfermé dans l’image qui fusionne ces deux éléments, le sujet n’est plus parlant, mais parlé. Ce jugement rétablit le rapport entre le mot et la chose. Breivik est responsable de l’attentat commis qui n’est pas l’œuvre du fondamentalisme musulman, même si la défense et certains médias y ont décelé “un même mode opératoire”.
Si Breivik avait été immédiatement déclaré irresponsable de ses actes comme le préconisait le parquet ou bien nommé comme psychotique à la suite du procès, cette affaire aurait occupé la place réservée au “non-lieu”. Si un jugement est habituellement la traduction juridique d’une situation de fait, l’énonciation de l’irresponsabilité pénale de Breivik aurait produit un renversement de ce rapport. Elle aurait produit un nouveau réel et transformé le massacre en une anomie. L’attentat réel aurait été réintroduit dans l’invisible, dans la virtualité de la guerre des civilisations.
Bien que le tueur ait pu manifester publiquement son contentement, le jugement n’a pas pour résultat de lui donner satisfaction, mais au contraire de mettre un cran d’arrêt à la prégnance de l’icône de la menace islamiste. Le prononcé ne dévalorise pas son moi idéal, il ne porte pas sur l’image d’un individu fétichisé, mais bien sur l’essentiel, il met à mal la cause pour laquelle Breivik s’est offert comme victime émissaire.
Le jugement est une demi-surprise. De nombreux observateurs s’attendaient à ce que le tribunal prononce l’irresponsabilité de l’accusé. Cependant, les survivants et les familles des victimes avaient immédiatement parlé de procès politique. Soutenus par d’importantes manifestations, ils ont opposé un corps à l’image de Breivik et à celle de son autre, la guerre des civilisations. Ils ont dénoncé la manière dont le parquet voulait conduire l’affaire : mettre en place un simulacre de procès, comme on en connaît en France sous le régime de la loi Dati, afin de “permettre aux victimes d’être reconnues comme des victimes”, c’est-à-dire comme des infans. Comme ces derniers n’ont pas accès à la parole, les institutions peuvent capturer leur voix. C’est précisément ce piège de l’idéologie victimaire qu’a pu contrer la mobilisation des Norvégiens.







