Pays Basque
«Le mouvement social de la langue n’a pas la même force en Catalogne»

24/08/2012
Entretien avec Lontzi AMADO-BORTHAYRE / Docteur en sciences politiques
Lontzi Amado-Borthayre a soutenu en mai dernier une thèse de doctorat au centre Emile-Durkheim de science politique et sociologie comparatives de Bordeaux. Son étude porte sur “La construction collective de l’action publique en faveur de la langue dans un cadre transfrontalier au Pays Basque et en Catalogne”. Il en livre ici la substance.
Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?
J’ai fait ce choix en raison de mon parcours personnel qui me permettait d’avoir cette vision comparatiste. Je suis né dans un village frontalier, j’ai vécu des deux côtés de la frontière et je suis moi-même un produit de la politique linguistique du Sud et du Nord : j’ai commencé mes études au Sud, poursuivit à l’ikastola en Iparralde et dans l’enseignement public.
Ensuite, j’avais à l’origine commencé à travailler sur les politiques transfrontières et les mouvements sociaux dans le cadre d’un mémoire de DEA, car l’ensemble des études comparatives en sciences politiques portaient essentiellement sur le côté sud des Pyrénées, autrement dit la Communauté autonome basque (CAB) et la Communauté forale de Navarre comparées à la Generalitat de Catalogne.
Or, mise à part mon étude, il n’y a aucune étude comparatiste entre le Pays Basque et la Catalogne dans leur ensemble. En outre, il me semblait intéressant d’étudier les aspects transfrontaliers, non pas seulement au travers du prisme des politiques européennes, mais aussi et surtout de les comparer à un niveau social et de mesurer l’influence qu’avaient les mouvements sociaux sur les politiques publiques. C’est ce qui m’a aiguillonné pour ma thèse.
Par ailleurs, lorsque j’ai commencé mes recherches, l’Office public de la langue basque (OPLB) naissait et il y avait donc matière à réaliser une étude sur l’institutionnalisation de la politique linguistique, toujours dans un cadre transfrontalier.
Quelle méthodologie avez-vous adopté ?
A l’origine, ma grille de lecture consistait à analyser le sujet comme la construction de politiques publiques, comme des actions institutionnelles de “faiseurs de politiques”, sans prendre suffisamment en compte la société civile.
Mais je m’étais aperçu que cela n’était pas approprié pour rendre compte de la réalité de la politique publique ni au Pays Basque ni en Catalogne, car la politique publique de la langue, sauf dans la Generalitat, est le fruit des mouvements sociaux. En d’autres termes, en Catalogne Nord et dans l’ensemble du Pays Basque, les mouvements sociaux de la langue ont précédé les politiques. Avant la loi organique de 1982 de la CAB, AEK et les ikastola existaient et étaient structurées sur l’ensemble du territoire.
J’ai donc délaissé cette grille de lecture, dite structuraliste, pour adopter une vision plus constructiviste, où la participation de la société civile à la création et à la mise en œuvre des politiques bénéficie d’une plus large attention. C’est ma deuxième hypothèse.
Quelles sont les conclusions générales de votre étude ?
D’abord, les politiques publiques linguistiques ne sont un succès qu’à condition que les institutions et le mouvement social s’accordent pour construire et mener à bien lesdites politiques. Qui plus est, les politiques transfrontalières ne peuvent se construire que lorsque les acteurs sociaux de la langue sont eux-mêmes structurés à un niveau transfrontalier. C’est bien simple, il faut que les personnes se connaissent et qu’il y ait une vraie volonté de construire quelque chose en commun.
Le déroulement au Pays Basque a été le suivant : conflit, négociation et mise en œuvre commune. C’est ce qui s’est passé dans la CAB, à l’arrivée au pouvoir du Parti nationaliste basque (1979), qui a dû composer avec la société civile. Ainsi, les ikastola d’Iparralde ont longtemps bénéficié des aides du gouvernement autonome basque avant que l’OPLB ne court-circuite ces subventions.
On n’a pas le même cas en Catalogne, parce que le mouvement social de la langue n’a pas la même force, alors que le catalan est beaucoup plus largement parlé.
Quelles sont les différences majeures entre la Catalogne et le Pays Basque ?
D’abord, il n’existe pas, en Catalogne Nord, d’institution préposée à la mise en place de politiques publiques de la langue équivalente à l’OPLB. Par ailleurs, l’une des particularités du Pays Basque par rapport à la Catalogne est l’existence d’un fort mouvement social qui considère l’ensemble du territoire de l’euskara – là où il se parle, a été parlé ou encore là où on souhaite le parler – comme territoire légitime d’action. Et la force de ce mouvement est assez homogène sur l’ensemble du Pays Basque, contrairement à la Catalogne. Par exemple, AEK ou la Fédération des ikastola bénéficient d’une caisse commune de solidarité à l’échelle “nationale”, alors qu’il n’existe même pas de modèle éducatif commun à toute la Catalogne.
Au Pays Basque, l’ensemble du mouvement social de la langue est structuré à un niveau national ou transfrontalier, tandis qu’il est beaucoup plus disparate en Catalogne.
Quelle différence faites-vous entre national et transfrontalier ?
Ce sont des présupposés politiques. “National”, c’est un point de vue abertzale ou basque, peut-on dire. L’adjectif “transfrontalier” renvoie plutôt aux relations construites par les différentes institutions politiques.
On peut avancer que les politiques linguistiques au Pays Basque ont un degré transfrontalier, en ce sens que le gouvernement de la CAB collabore avec l’OPLB et finance des projets. En revanche, Kontseilua, AEK, etc., nient le fait que la frontière soit une frontière culturelle et parle volontiers de territoire “national”. Sur ce point, il est un consensus plus large parmi les abertzale que chez les catalanistes.
Comment peut-on expliquer ces différences ?
L’ouverture de ma thèse est que l’ensemble du mouvement identitaire au Pays Basque, qu’il soit politique ou culturel, s’est historiquement construit au niveau “transfrontalier” ou “national”, si l’on préfère. Dans le premier mouvement linguistique du Pays Basque, à savoir les Jeux floraux datant du milieu du XIXe siècle et créés par Antoine d’Abbadie, on retrouve des écrivains des deux côtés de la frontière. Ce qui perdure dans l’histoire du Pays Basque, c’est ce qui a un caractère transfrontalier. On peut ainsi citer l’Académie de la langue basque, Eusko Ikaskuntza, AEK, les ikastola… Tout ce qui est créé au niveau local disparaît au bout d’un certain moment. Du reste, on retrouve un peu la même chose au plan politique.
En Catalogne, on ne rencontre pas un degré aussi poussé de convergence transfrontalière. Historiquement, il n’y a pas eu de lien entre l’intégralité du mouvement identitaire. Je pense que la définition de l’identité basque par la langue y est pour beaucoup, ce qui encore une fois n’est pas le cas en Catalogne.
Benjamin DUINAT







