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Sujet à la une

«Les trains de marchandises sont utilisés par les migrants»

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14/08/2012

Entretien avec Mikel LARREGUY / Globe-trotter

Le Cibourien Mikel Larreguy a passé deux mois dans une maison d’accueil pour les migrants à Ixtepec, à la frontière du Guatemala et du Mexique. Nous l’avons rencontré afin d’évoquer cette expérience humanitaire et le travail de photoreportage qu’il a effectué à cette occasion (http://mikelojosdelapaz.tumblr.com).

Quand et pourquoi as-tu fait ton premier voyage en Amérique centrale ?

En 2008, je suis allé en Californie, à San Francisco. Je voulais y trouver du travail. Cela a été assez difficile, notamment en raison des nombreux immigrants venus d’Amérique centrale : ils prennent tous les emplois que l’on pourrait qualifier de difficiles et précaires, car c’est à peu près la seule chose qu’on leur propose. J’ai été très mal payé. A ce moment, j’ai décidé d’aller au Mexique. Au cours du voyage, j’ai été confronté à une grande pauvreté et cela m’a profondément touché. J’ai poursuivi ma route jusqu’au Guatemala et ça a été un peu comme un coup de foudre, bien que ce soit un pays à la fois très pauvre et violent. Je suis tombé amoureux du Guatemala et d’une Guatémaltèque. Depuis, j’y retourne tous les ans.

Pourquoi es-tu si sensible à la question des migrants ?

Je me suis toujours senti touché et concerné par les problèmes de ségrégation, de pauvreté, bref, ce type de tragédies humaines.

Depuis longtemps, je m’intéresse particulièrement à la photographie de voyage, afin de montrer les différentes facettes de la vie dans les pays de ces régions. Le photoreportage est une manière de percevoir et donner à voir les choses différemment. J’aimerais en faire une activité professionnelle et j’ai décidé de traiter d’abord un sujet qui m’émeut et que je connais, en l’occurrence, les migrants d’Amérique centrale.

Même si cela peut sembler évident, qu’est-ce qui motive le départ pour les Etats-Unis ?

Bien sûr, c’est d’abord et avant tout la grande pauvreté, voire la misère, qui pousse les gens à chercher à aller ailleurs. Au Guatemala, par exemple, il y a un taux de sous-nutrition très élevé. Ainsi pour certains, les Etats-Unis sont un rêve depuis qu’ils sont tout jeunes. Un voisin y est allé, des personnes de leur famille, etc. Pour d’autres, il s’agit d’une nécessité : ils ne s’en sortent absolument pas et décident de tenter leur chance. Le plus souvent, ces deux raisons se conjuguent pour motiver le départ.

D’où viennent-ils ?

Les origines sont diverses et variées. Toujours est-il que j’ai, pour ma part, essentiellement rencontré des migrants provenant d’Amérique centrale, à savoir du Nicaragua, Honduras, Salvador et Guatemala. Ce sont majoritairement des indigènes, puisqu’ils sont largement discriminés dans leur propre pays. En outre, les ressortissants de ces pays nécessitent un visa pour pénétrer sur le territoire mexicain, ce qui complique d’autant plus leur migration.

Comment as-tu approché la réalité des migrants ?

Les trains de marchandises sont utilisés par les migrants pour aller aux Etats-Unis et traverser le Mexique. Or, ces trains marquent des arrêts, à intervalles plus ou moins réguliers de 20 heures. A chaque étape, on trouve une maison destinée à venir en aide aux migrants.

J’ai passé près de deux mois dans l’une de ces maisons à Ixtepec, dans l’Etat d’Oaxaca au Mexique, comme bénévole. Cela m’a permis de vivre une expérience humaine très riche et d’effectuer un reportage photographique.


Qui finance ces maisons d’accueil ?

La plupart sont financées par l’Eglise catholique. Mais il ne faut pas non plus oublier les évangélistes et les ONG. Au total, il doit y avoir une centaine de maisons de ce type au Mexique : c’est une traversée de 4 000 kilomètres du sud au nord du pays.

Le prêtre Alejandro Soralinde a créé en 2004 la maison d’accueil d’Ixtepec. Il a commencé avec très peu et a progressivement apporté quelques améliorations à l’édifice. C’est un prêtre pour le moins original, tantôt anticapitaliste et anti-yankees et toujours impliqué au plan social.

Concrètement, qu’y faisais-tu ?

La maison en question se trouve à proximité immédiate du chemin de fer. Il y avait un groupe de dix bénévoles, tous mexicains sauf une Danoise. Tous les deux jours, un train arrivait avec quelque 500 migrants à son bord. J’aidais à ce qu’ils soient reçus aussi bien que possible.

Il m’est arrivé de préparer un repas pour 100 personnes avec le matériel du bord, autrement dit à la braise et avec des gamelles de fortune. C’était difficile, mais j’ai fait de mon mieux pour leur apporter de l’aide et du réconfort.

Comment étaient reçus les migrants ?

Il fallait que nous soyons prêts à tout moment, car les trains peuvent arriver à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et la maison d’accueil est ouverte à tous. A l’entrée, une série de questions sur l’identité, la nationalité, la provenance et la destination des migrants vient nourrir une base de données, pour que les réseaux de maisons d’accueil puissent effectuer un suivi des personnes et, dans une certaine mesure, savoir ce qu’ils deviennent.


Si elle tombait entre les mains de la police mexicaine, cette base de données ne pourrait pas être une source de problèmes pour les migrants ?

La police mexicaine sait très précisément où et quand passent les migrants. Si elle veut les arrêter, elle n’a pas besoin de cette base de données pour le faire. Il arrive quelquefois que la police fasse arrêter un train et demande, en toute illégalité, 50 pesos [3 euros] à chaque migrant clandestin pour fermer les yeux. La police mexicaine est complètement pourrie.

Revenons à la réception des migrants…

On leur propose ensuite un repas et un jus de fruit pour qu’ils reprennent des forces. Après cela, ils peuvent prendre une douche, laver leurs vêtements et se reposer. Mais à vrai dire, il n’y avait pas toujours de place pour tout le monde et certains étaient contraints de dormir dehors, à même le sol. Si on en disposait, on leur donnait des habits, car après quelques jours de voyage, leurs chaussures se trouvent dans un état affligeant. Les gens restaient en moyenne trois jours et reprenaient leur route. On donnait un pain à chaque partant, sachant pertinemment que c’était parfois la seule nourriture qu’il aurait pendant près de 20 heures. Si quelques-uns voulaient rester, il fallait qu’ils aident à la vie collective de la maison d’accueil.

Dans l’ensemble, j’y ai trouvé une ambiance fraternelle qui m’a beaucoup ému et apporté. On mangeait, vivait, jouait au football et partageait des choses plus intimes ensemble.

Comment se passe le voyage d’un migrant ?

Il est deux types de migrants. D’une part, il y a ceux qui voyagent accompagnés d’un passeur, un “coyote” qui est censé les conduire jusqu’au Etats-Unis. C’est une mafia. Il y a une importante corruption. Actuellement, un “coyote” exige 7 000 dollars par personne pour effectuer le voyage du Guatemala aux Etats-Unis. Si pour nous cela représente cinq mois de travail, pour les Guatémaltèques, il s’agit de cinq ans de dur labeur. En vérité, ce prix est un forfait : pour ce montant, le “coyote” est payé pour trois tentatives successives si jamais les deux premières échouent, ce qui n’est pas rare. C’est un pari risqué, car l’honnêteté n’est pas légion chez les “coyotes”.

D’autre part, il y a ceux qui essaient de gagner les Etats-Unis par leurs propres moyens, sur les trains de marchandises. C’est une aventure de tous les moments. Quelques-uns voyagent en groupe, en famille, seuls, etc. C’est à cette seconde catégorie de migrants que j’ai eu affaire.

Pour donner un ordre d’idées, j’ai rencontré plusieurs personnes qui faisaient le voyage pour la 20e fois et qui à chaque fois se faisaient expulser des Etats-Unis vers leur pays ou le Mexique.

Quels sont les risques encourus par les migrants ?

Les migrants connaissent une série d’épreuves que l’on peine à imaginer. Beaucoup ont été volés au cours du voyage, d’autres ont été de surcroît roués de coups, certaines femmes ont été violées. C’est une réalité très crue.

J’ai notamment rencontré un homme du Salvador qui m’a raconté les événements qu’il venait de vivre. Il en est parti avec plusieurs personnes de son village. Comme à l’accoutumée, le voyage a été difficile et une fois arrivé à la frontière nord du Mexique, dans le désert, ils ont tous été enlevés par les Z, un groupe de narcotrafiquants ultra-violents. Ils ont alors été amenés dans une bâtisse, où il leur a été exigé de donner le contact d’un membre de leur famille, pour que soit demandée une rançon de 60 000 pesos [3 700 euros] par personne. Ils étaient sept au total : cinq hommes et deux femmes enceintes. Après une semaine de refus, les Z les ont conduits de nuit à une décharge. Les sept ont été alignés et ils ont commencé à tirer au pistolet sur une première personne, qui est tombée raide morte, puis deux… La chance d’Oswaldo Zabala, celui dont je raconte ici le témoignage, a été de soutenir dans sa chute la femme enceinte sur qui les Z ont tiré de sang-froid et de tomber avec elle. A ce moment, dans l’obscurité et une certaine confusion, deux ont tenté de filer. Les Z sont partis à leur poursuite et les ont tués. Oswaldo a fait le mort et il a eu la chance, si l’on peut dire, que cela passe.

J’ai rencontré cet homme alors qu’il revenait de la frontière et cherchais à retourner au Salvador. En tout, ce sont 48 jours aller-retour qui ont transformé ce jeune professeur. Désormais, à la suite de cette expérience traumatique, il a abandonné son rêve d’aller aux Etats-Unis et souhaite se consacrer au développement endogène de son village, pour que les enfants du pays n’aient pas à quitter le pays. C’est le choix dont il m’a fait part.

Tu penses y retourner ?

Oui, bien sûr. Dès le mois de septembre ou octobre de cette année, j’y retournerai.


Benjamin DUINAT

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