L'opinion - Tribune Libre
Intelligence sans limite
10/08/2012
Xipri ARBELBIDE / Prêtre, journaliste
On peut le dire, maintenant, l’intelligence de l’homme n’a pas de limite. Je pensais lundi à M. Vignau : il me racontait que gamin, il labourait, le papa à la charrue, lui devant les vaches. Tout d’un coup il s’arrête. “Papa ! Regarde la charrette là-bas ! Elle avance sans cheval.” Apparition de la première voiture à Heleta à la fin du XIXe siècle. C’est de son vivant que l’homme s’est posé sur la Lune. Dans toute l’histoire de l’humanité, il n’y a pas eu autant de changements que durant la seule vie de Vignau. Scientifiquement. Mais le reste suivait. Que de révolutions n’a pas dû faire son cerveau au cours d’une vie ! Il fallait que ces gens soient supérieurement doués pour ne pas perdre la tête.
La Lune, c’est de la préhistoire. Nous sommes maintenant sur Mars. Pas encore l’homme. Mais puisqu’une machine s’y est posée, aucun problème pour que l’on installe un homme dans cet engin à plus ou moins longue échéance. Ne parle-t-on pas déjà de colonisation de Mars, comme l’on parlait il y a moins d’un siècle de colonisation de l’Afrique. Et pourquoi s’arrêter à Mars ?
Les prouesses de l’homme progressent géométriquement. Nous avons le Cern à la frontière suisse pour donner à des particules la vitesse de la lumière, la plus grande possible. Bien que certains savants parlent maintenant de vitesse plus grande que celle de la lumière. D’ici peu, le Cern sera démodé.
Nous avons au Chili, sur les sommets désertiques de l’Atacama, ce télescope de 30 m de diamètre grâce auquel les supernovas n’auront plus aucun secret d’ici peu. Et que nous réserve l’avenir ? Oui, les limites de l’intelligence humaine s’éloignent à la mesure des limites de l’univers.
Du moins scientifiquement, car humainement… Et c’est tout de même à l’aulne humaine que l’on mesure l’homme. Le seul robot qui s’est posé sur Mars a coûté la bagatelle de 5 milliards d’euros ! Le reste à l’avenant. Le télescope du Chili, un milliard. Le Cern, 12, huit. Et la liste n’est pas exhaustive de ce que nous dépensons pour notre “curiosity”.
N’oublions pas les loisirs. Nous en avons à satiété ces jours-ci avec les Jeux olympiques. Selon Le Figaro, qui n’est pas un journal révolutionnaire, ils coûtent au moins 13 milliards d’euros. Plus sûrement 19, ajoute le quotidien. Il y a les retombées, nous assure-t-on. Nous savons ce qu’elles ont donné en Grèce.
Le soir de l’exploit de Mars, je recevais d’Afrique le coup de téléphone d’un enseignant : 84 élèves dans sa classe. Par les temps qui courent, quand on a payé Mars, Cern, télescope, Jeux olympiques etc., il ne reste plus d’argent pour assurer un enseignement potable aux petits négrillons. Et que dire de l’inquiétude qui ronge les civilisés à la pensée de ces Africains qui meurent chaque année du paludisme (entre 1 et 3 millions, on n’est pas à 2 ou 3 millions près !), alors qu’il leur suffirait de quelques cachets de Malarone. Et ce milliard d’humains condamnés à vivre avec un euro par jour, est-ce que ça nous empêche de dormir ? Ne parlons pas de ces millions de chômeurs au milieu de nous. Ils sont installés dans notre paysage depuis plus de 30 ans.
Dans la vie, il faut faire des choix. A la pointe de la civilisation, avec ses prouesses techniques, notre société occidentale a fait les siens : satisfaire sa “curiosity” insatiable, ajouter des exploits aux exploits, se gorger de loisirs coûteux et laisser crever tous ces gens qui vivraient si les choix étaient autres.
Question prouesses techniques, les Africains sont peut-être attardés. Mais ils nous laissent à des lieux en arrière, pour ce qui est du sens de l’humain, de la solidarité. Et c’est l’humain qui fait l’homme. Pas la technique, fut-elle scientifiquement de pointe. La technique ne produit que des machines.
Une intelligence qui laisse tout cela au second plan n’est pas sans limite. Elle est limitée. Très limitée. Tellement limitée qu’elle ne s’en rend même pas compte. Curieux, non ?







