Culture
«Quand je crée, ce sont des impressions, des images ou des souvenirs qui me viennent»

20/07/2012
Entretien avec Philippe de EZKURRA / Accordéoniste
Errobiko Festibala a démarré hier. Et avec lui, son lot d’improvisations, de créations, de rencontres et de jolies surprises, de tous horizons... Parmi elles, le projet de Philippe de Ezkurra, le “cante jondo” des peuples. Un concert qui visite les chants du monde, avec à ses côtés David Arriola, Beñat Achiary, Frédéric Chambon, Salomé Magnier ou encore Aude Guillevin.
Rencontre avec le virtuose de l’accordéon, qui revient sur la création du spectacle proposé samedi soir à 21 heures à Itxassou, mais également sur un parcours musical atypique et marqué par la pluralité des langages.
Peux-tu revenir sur le “cante jondo” des peuples ?
C’est un spectacle autour des musiques et des chants du monde. On s’est réuni avec une bande de copains musiciens du conservatoire de Bayonne, tous avec les mêmes sensibilités autour des musiques traditionnelles, des musiques du monde. On retrouve des musiques brésiliennes, portugaises, turques, bulgares. L’accordéon est un instrument très présent dans les musiques populaires, traditionnelles. C’est un instrument qui, dès qu’il est arrivé dans un pays ou dans une région, a été adopté par la population qui a joué sa musique avec. C’est vraiment un phénomène particulier à cet instrument-là. Avec le même instrument, on peut trouver énormément de musiques à travers le monde. J’ai toujours été attiré par les musiques d’ailleurs, l’idée m’est venue de présenter un concert avec des musiques que l’on adore écouter et jouer.
Après avoir choisi des thèmes, certains ont été réécrits, arrangés, recréés. Ces musiques ayant la fonction bien précise de faire danser, elles doivent vivre. L’idée est de les réinterpréter ; c’est pour cela aussi que l’on se donne des espaces de liberté, d’improvisation. On va jouer un thème brésilien, et ensuite le percussionniste va essayer de recréer cette ambiance brésilienne et mener la danse.
C’est une création pour Errobiko Festibala ?
On l’a créé dans le cadre de la saison de l’orchestre de Bayonne, en partenariat avec la Scène nationale. C’était à l’occasion des Maimorables, et on le redonne à Errobiko samedi. Le public se prête bien à Errobiko, on est entre création, musique traditionnelle, improvisation.
Peux-tu revenir sur ton parcours de musicien ? Quand as-tu décidé de faire de la musique ta profession ?
Les choses se sont faites progressivement. Au début, comme mes frères, je jouais plutôt à la pelote. J’ai débuté l’accordéon à l’âge de neuf ans, et vers 13 ans j’ai commencé les carnavals, les fêtes, les noces, les bals. C’est par ce biais que j’ai eu envie de ne faire que de la musique. D’une part on a la fonction précise d’animer ; d’autre part, on fait partager de très beaux moments par le seul biais de l’instrument. J’ai intégré le conservatoire à 18 ans, l’accordéon n’y étant pas jusqu’alors. J’étais à la fois au conservatoire de Bayonne pour toutes les matières d’analyse, d’écriture, de composition, et au conservatoire d’Orsay, où une classe d’accordéon s’ouvrait sur les musiques classiques. Car pour obtenir les diplômes d’Etat, il faut avoir une formation d’accordéon classique. Ensuite, j’ai eu l’opportunité à Bayonne d’ouvrir une classe d’accordéon. J’essaie depuis de faire découvrir à mes élèves tous les langages possibles, que ce soit de la musique classique, qui reste une base solide pour tout musicien, mais aussi traditionnelle. Toujours dans un esprit d’ouverture sur ce qu’on fait. Un musicien peut avoir plusieurs langages, jouer des langages différents, le plus important étant ce qu’il partage, ce qu’il est en train de vivre.
Dans ce parcours-là, je suis un peu atypique, je joue de la musique d’ici, et en même temps je joue dans des églises, des concerts classiques où je vais interpréter Ravel, Bach, le contemporain Berio. J’ai beaucoup de chance de passer de l’un à l’autre, et les expériences de certains concerts m’apportent beaucoup pour le reste.
Ces différents langages musicaux nourrissent ta création ?
Dans ce que je compose, on retrouve plutôt un langage traditionnel, des danses, des chants. C’est une manière supplémentaire de m’exprimer, une envie de communiquer avec le public. J’ai donc davantage choisi les chansons et les danses. Mais être un véritable compositeur de musique savante, écrite, comme Joël Merah ou Peio Zabalet, est un métier à part entière. Quand je crée, ce sont plus des impressions, des envies, des images ou des souvenirs qui me viennent.
Des créations nourries par la musique traditionnelle basque ?
Pas forcément. Toutes les occasions que j’ai de me produire, toutes les partitions que je joue, ont un langage très contemporain. A force de les jouer, je les intègre et vis avec. Ça peut resurgir ensuite dans les compositions, ça nourrit l’inspiration.
Tu joues parfois avec un bandonéon. Tu peux nous parler de cet instrument ?
De la même famille que l’accordéon, il a été à l’origine conçu en Allemagne. A cette époque-là, vers 1830, beaucoup de voyages se faisaient vers l’Amérique latine, et le bandonéon s’est retrouvé en Argentine, pays du tango. Au départ, le tango se jouait sans bandonéon, qui a pris très vite le rôle principal. Je suis un passionné du grand compositeur et joueur de bandonéon Astor Piazzolla. J’ai voulu moi aussi être au plus près de sa sensibilité, de sa musique. Chaque instrument développe une technique particulière. Le fait de jouer du Piazzolla au bandonéon fait qu’on a une attitude, un son, qui nous rapprochent du style. Cet instrument a une sonorité très particulière, agréable, et qui en même temps peut se révéler très agressive, et correspond tout à fait à cette musique-là.
De la même manière, lorsque j’ai joué du trikitixa, c’était l’envie de jouer des fandangos très rythmés. Il y a ce rapport à la musique, qui nous fait arriver à l’instrument le plus proche. C’est toujours bien de passer d’un instrument à l’autre, ça nourrit le musicien, pour des questions d’interprétation, de sonorité. Les histoires d’instruments en général sont très belles, ça me fascine. Quand on s’approprie l’histoire d’un instrument et que l’on joue avec, c’est passionnant.
Et tes projets, ton actualité ?
Je joue la semaine prochaine pour le festival de Basse-Navarre, avec de la musique de Jean-Sébastien Bach. Ce sera en duo avec Maitane Sebastián (violoncelliste). Un duo que l’on nourrit depuis une dizaine d’années ; notre premier disque va d’ailleurs sortir fin 2012-début 2013.
Le vendredi des fêtes de Bayonne, à la Collégiale, je fais un duo tout à fait inédit, avec pas mal de créations et de danses traditionnelles. Ce sera avec un autre accordéoniste, très connu en Gipuzkoa, Aitor Furundarena, virtuose et plein de joie. On se connaît depuis longtemps et c’est notre premier concert ensemble.
Cécile VIGNAU







