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«Autrefois, les électrodes étaient courantes ; aujourd’hui, non.»

12/07/2012
Entretien avec Oihana BARRIOS / Psychologue
Un groupe d’associations d’horizons différents, dont notamment Jaiki Hadi, est en train de mener une étude destinée à déterminer si les témoignages de personnes affirmant s’être vu infliger des traitements apparentés à de la torture sont véridiques. Pour ce faire, ils appliquent le protocole d’Istanbul, au sujet duquel nous avons interrogé Oihana Barrios, l’une des psychologues participant à ce travail.
Pouvez-vous expliquer de manière concise ce qu’est le protocole d’Istanbul et comment il est né ?
Le protocole d’Istanbul est un document assez récent. Il est né dans le cadre des Nations unies et a été adopté en 1999. Quelque 80 experts et spécialistes ont étudié trois années durant quels sont les outils que l’on peut utiliser afin de vérifier, authentifier ou infirmer des cas de mauvais traitements et de torture.
A vrai dire, il s’agit du seul outil disponible afin de déterminer dans un cadre légal si une personne a subi ou non des traitements assimilables à de la torture. Il s’appuie notamment sur le témoignage des personnes qui disent avoir été maltraitées ou torturées, car les traces laissées ne sont pas nécessairement physiques.
De quel type de texte s’agit-il ?
C’est un document divisé en trois parties distinctes. La première concerne les avocats. Cette partie du texte vise à déterminer quels sont les responsables des mauvais traitements et des cas de torture. Ce n’est pas seulement la personne qui a pratiqué la torture qui est responsable, mais aussi, par exemple, le médecin assigné à une personne répondant à un interrogatoire lors d’une garde à vue.
La deuxième est destinée aux médecins. Ici apparaît une typologie détaillée des différentes formes de traces de torture que l’on peut identifier.
Enfin, la troisième s’adresse aux psychologues et le texte du protocole détaille un ensemble de techniques permettant d’évaluer la véracité des propos d’un individu.
Quelle est la valeur juridique des résultats d’une étude de cas menée selon les règles du protocole ?
Les résultats constituent une preuve juridiquement recevable par les tribunaux. Si dans le cadre d’une affaire l’avocat et son client décident de faire un test conforme au protocole et qu’il est concluant, il peut servir à l’instruction du dossier. L’expert est alors appelé à la barre pour faire part de ses conclusions. Qu’il soit utilisé ou non, c’est autre chose.
Quels sont les pays qui l’appliquent ?
Dans l’Etat espagnol, le protocole d’Istanbul est très peu souvent appliqué. Une fois, un cas que nous avions étudié avait été présenté à l’Audience nationale. Je crois que, par ailleurs, deux ou trois affaires ayant trait à des immigrés ont été présentées. Mais c’est un outil très peu utilisé. L’essentiel des médecins ne sait pas ce que c’est ou comment l’appliquer. Le principal problème tient à un déficit de formation et d’information.
Au niveau européen, c’est en France et à Bruxelles qu’il est le plus usité. Notamment parce qu’il existe un institut de renommée internationale œuvrant à la diffusion du protocole, l’IRCT (Conseil international de réhabilitation pour les victimes de la torture).
En Amérique latine, en revanche, il est très utilisé. En Argentine ou en Colombie, presque tous les psychologues connaissent et savent appliquer les méthodes du protocole.
Dans quel cadre êtes-vous en train de réaliser cette étude ?
Nous formons un groupe de près de 30 personnes, d’associations et institutions différentes, qui collaborent. Cela confère fiabilité et crédibilité à l’étude.
On a par ailleurs pris contact avec nombre d’institutions, comme l’IRTC ou l’EHU/UPV [université du Pays Basque] pour que le comité éthique de l’université valide nos méthodes. Jusqu’à présent, tous les tests de fiabilité, d’éthique et de déontologie ont été passés avec succès.
De quelles étapes est composée l’étude ?
La première étape consiste à recueillir les témoignages. Nous venons juste de terminer cette étape. Cela a pris une année entière. Au total, près de 80 personnes ont passé les tests. Il faut effectuer entre trois et quatre entretiens de longue durée avec chaque personne et leur faire passer une batterie de tests. Le nombre d’entretiens dépend aussi des tortures infligées. Si elles sont de nature physique, il faudra plutôt voir un médecin. Mais le rôle du psychologue est aussi important afin de mesurer l’impact moral occasionné. C’est un travail fondé sur la complémentarité des types d’examens.
Il est aussi nécessaire de prendre du temps afin de créer un climat de confiance. Il n’est pas aisé de faire part de choses d’une extrême sensibilité, des événements qui marquent profondément et touchent irréparablement la dignité de chacun.
Une fois que tout cela a été fait, une nouvelle rencontre avec l’intéressé(e) est organisée afin qu’il puisse relire les informations couchées sur le papier et donner son approbation.
Lors de la deuxième étape, on interprète les données. C’est ce que l’on fait en ce moment. Un programme informatique traite les informations et, en tenant compte d’un grand nombre de variables, on analyse très finement les résultats obtenus.
Est-il possible de tromper les experts ?
On procède à l’examen exhaustif du témoignage d’une personne, conformément aux méthodes scientifiquement valides et reconnues du protocole. Si les entretiens sont correctement menés, cela confère une fiabilité irréfutable aux résultats. Il est possible que la personne mente ou non. Et il s’agit de le découvrir.
Evidemment, il existe une marge d’erreur. Mais elle est minime et la fiabilité des résultats est véritablement très élevée. Vous pouvez imaginer un grand nombre de choses, plus horribles les unes que les autres. Reste qu’il faut que cela puisse se vérifier par des symptômes identifiables. Si vous mentez, il n’y a pas de symptômes correspondants. C’est sur ce type de données objectives que nous nous fondons. Ensuite, il faut établir que les troubles dont on parle soient directement liés à une forme de torture ou de mauvais traitements.
Quels sont les cas de torture auxquels vous êtes confrontés ?
Au Pays Basque, de nos jours, et contrairement à ce qui se faisait par le passé, la torture de type psychologique est très répandue. Cela consiste en des procédés d’humiliation, d’intimidation, de menace qui peuvent porter sur le long terme, la famille, les amis, etc.
La déclaration est également employée comme mode de torture. Au cours d’une garde à vue, dans l’Etat espagnol, la dureté et la cruauté de l’interrogatoire peuvent atteindre des extrêmes et cela est considéré comme de la torture. Dans la plupart des cas auxquels nous sommes confrontés, dès le deuxième jour, les personnes signent une déclaration. En amenant les gens à un état de désespoir et d’exténuation morale, on peut rendre plus facile ce que l’on veut d’eux. Or, c’est de la torture.
Actuellement, on assiste à une recrudescence des cas de torture utilisant une poche en plastique coupant la respiration et provoquant un étouffement. Cela était très utilisé au cours des années 1980 et 1990. Dans les années 2000, en revanche, beaucoup moins de témoignages font état de cette méthode de torture. Depuis peu, des témoignages en font à nouveau état.
Autrefois, les électrodes étaient courantes. Aujourd’hui, elles ne sont presque plus utilisées. Parfois, le bruit produit par les électrodes sert néanmoins à effrayer les personnes subissant l’interrogatoire. Les interrogateurs allument les électrodes et jouent avec les nerfs de la personne qu’ils ont entre leurs mains, mais n’infligent normalement plus de décharge.
Au final, quels sont vos objectifs ?
D’abord, nous voudrions, à travers cet examen scientifique reconnu par l’ONU rendre nul l’argument selon lequel, dans le cas précis du Pays Basque, le dépôt de plaintes pour des cas de torture est guidé par un esprit militant de décrédibilisation de certaines instances étatiques.
L’idée, c’est de lui donner la plus large diffusion qui soit. Mais, on espère surtout que ce sera la base d’une étude portant sur un plus nombre encore plus important de cas.
Benjamin DUINAT







