Culture
«Luthier est un métier très sensuel, qui passe par les sens et perceptions de chacun»

07/07/2012
Entretien avec Xabina LARRALDE / Luthière
Epicéa, aulne, cèdre du Honduras… Xabina Larralde travaille le bois au quotidien. Elle fait partie des rares luthiers exerçant en Pays Basque. C’est à la grange Darrieux à La Bastide-Clairence que son atelier est implanté. Ce dimanche, quatre des artisans d’art de la grange ouvrent leur porte au public, avec une exposition éphémère et atypique de la plasticienne Francine Bonnefis qui va investir les quatre ateliers. Spécialisée dans la confection et la réparation d’instruments à cordes pincées, la jeune Xabina Larralde revient aujourd’hui sur une passion dont elle a fait son métier et sur les réalités de l’artisanat d’art.
Peux-tu revenir sur ton parcours ? Comment es-tu devenue luthière ?
Je suis venue à la lutherie un peu tard, à l’âge de 27 ans. J’ai travaillé dans l’animation culturelle, j’ai fait des marionnettes, décors, ateliers. J’ai voulu à un moment travailler pour moi, faire un métier qui soit le mien. J’ai trouvé une école de lutherie au Mans, l’Institut technologique européen des métiers de la musique. Je pratiquais la guitare, et j’avais déjà des prédispositions en travaux manuels. La lutherie rassemble bien ces deux passions, qui peuvent s’exprimer.
Quels types d’instruments fabriques-tu ?
Je fabrique et restaure des instruments à cordes pincées. Ce sont les guitares classiques, folks, basses, et des instruments un peu plus traditionnels, l’ukulélé, le banjo, la mandoline.
Pour les bois, on est surtout sur des bois exotiques, comme le palissandre, l’acajou, le cèdre du Honduras. Pour la table d’harmonie, on utilise uniquement l’épicéa ou le cèdre, des bois résineux qui vont très bien résonner.
Combien de temps nécessite la fabrication d’un instrument ?
C’est assez long et très étalé dans l’espace-temps, entre la confection et la réalisation. Au moins deux mois à temps plein. Sauf que tout s’étale dans le temps, entre le choix des bois, le débit de bois, les assemblages et collages. Les temps de séchage à respecter sont très importants puisqu’on travaille avec une matière vivante qui est le bois, qui bouge, réagit assez vite sous le rabot. Si on le travaille trop vite, il chauffe et à tendance à se cintrer ; il faut vraiment y aller très doucement. La finition et le vernis sont aussi très longs, au moins trois semaines de travail.
Et la conception ?
Par rapport aux réparations que j’effectue, j’ai pu voir de nombreux instruments, tables d’harmonies. J’ai pu toucher un peu à l’âme de l’instrument, parfois ouvrir des guitares et voir comment elles étaient faites à l’intérieur. J’ai pu voir ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Ça a beaucoup nourri ma création et de là je suis partie sur ma conception de guitare. Après, en lutherie, il existe des modèles de guitare préexistants et que l’on peut recopier. Surtout en lutherie classique et acoustique, on ne peut pas non plus trop modifier les formes de la guitare. Depuis le luthier Antonio de Torres, qui a sorti un modèle de guitare à la fin du XIXe siècle, le gabarit de la guitare n’a pas vraiment changé. On ne peut pas trop modifier les proportions. On peut par contre travailler sur l’architecture intérieure, jouer sur les sons, rajouter ou enlever des basses ou des aigus. Il y a un travail d’affinement de la table d’harmonie, qui appartient un peu à chaque luthier, et ce sur quoi chacun va intervenir. Du coup, il y a tout ce travail en amont, assez long. On ne construit pas une guitare pour construire une guitare. On construit une guitare pour retrouver un son. Quand on travaille une table d’harmonie, c’est ce son-là que l’on accorde, que l’on crée et essaie de contrôler. Voir où la table d’harmonie va vibrer et de quelle manière pour arriver à sortir un certain son.
Au moment de poser les cordes de la guitare, il faut retrouver le son que l’on a voulu. Tout ça se pense à l’avance, il faut y réfléchir et essayer, dans toutes les étapes du travail, de retrouver ce son-là. C’est le côté complexe du métier, tant que les cordes ne sont pas montées sur l’instrument, on ne sait absolument pas le son qu’elle va avoir.
Qu’est-ce qui différencie tes instruments ? As-tu une marque de fabrique ?
C’est un métier qui passe par nos mains, notre oreille. Très sensuel, il passe par les sens et perceptions de chacun. On peut donner le plan d’une même guitare à deux luthiers, les mêmes bois et mêmes produits, il en sortira certainement deux instruments identiques, mais qui n’auront pas la même sonorité. Chacun aura sa manière de travailler et d’appréhender le bois, de le coller avec plus ou moins de puissance. Les différences se situent dans les mains de chacun, dans ce que chacun met dans l’instrument.
Pour ma part, je ne sais pas trop. Je joue un peu sur la forme de la tête de guitare, le choix des bois utilisés. Ce sont des détails, une signature esthétique.
Par rapport à la réalité du marché du travail, as-tu des craintes quant à l’avenir de ta profession ?
C’est un métier d’artisanat d’art. Quand j’ai commencé, je travaillais avec M. Arroyo, luthier basé à Saint-Jean-de-Luz et spécialisé dans la guitare flamenca. Il m’a d’emblée mise en garde sur le métier et la difficulté d’en vivre. Pour vendre, il faut arriver à se faire un nom. Les instruments sont faits main ; on est donc sur des coûts de travail qui vont osciller autour de 2 500 et 3 000 euros pour une guitare classique haut de gamme. Je ne vois pas l’intérêt de construire une guitare à la main avec un bois qui ne serait pas de qualité. Un luthier doit concevoir des instruments d’exception. Après, on ne peut pas concurrencer des instruments que l’on trouve sur le marché. Dans des magasins de musique, sur Internet, on va trouver des instruments entre 80 et 300 euros, de qualité. Il est donc très difficile de concurrencer ça. En général, un musicien qui se fait faire un instrument de musique a réellement réfléchi au projet. Je ne travaille que sur des projets. Etant seule, je n’ai pas une production artisanale importante. Je ne risque pas de sortir dix instruments. Les instruments qu’un luthier va produire et ce qui se trouve sur le marché sont incomparables. Sur le marché, c’est fabriqué en usine, le plus souvent en Chine. Dans mon atelier, ouvert au public, c’est une des notions que j’essaie également d’expliquer et de mettre en avant.
En vivre est en effet très compliqué. Ce n’est pas impossible, mais il faut résister. J’y travaille depuis maintenant cinq ans, mais j’ai un mi-temps à côté qui me permet de vivre. Ça me permet de créer des instruments en toute sérénité. La création demande beaucoup de temps, et c’est un temps de travail non rémunéré. C’est un métier de passion avant tout. Je ne l’ai pas choisi pour bien en vivre. Il m’enrichit personnellement.
Cécile VIGNAU







