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Culture

Critique / 80 egunean - 80 jours

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04/07/2012

Réalisé par Jon Garaño et Jose Mari Goenaga

Avec Itziar Aizpuru, Mariasun Pagoaga, Jose Ramon Argoitia, Zorion Egileor, Ane Gabarain et Patricia López

Genre : Comédie dramatique

Durée : 104 minutes


A la suite de l’accident grave de l’ex-mari de sa fille, Axun, femme de quelque 70 années, retrouve inopinément Maite à l’hôpital, une amie d’enfance. L’ambiguité des sentiments qui lie les deux femmes contraint Axun à un jeu d’équilibriste entre une vie que l’on dirait volontiers plus traditionnelle, à la ferme avec son mari, et une histoire d’amour à un âge où la sexulalité est souvent tabou. Axun se voit prise dans un dilemme auquel elle n’avait jamais osé songé : entre cœur et raison, elle ne sait pas comment faire face à ses sentiments, ses supposées obligations familiales et sociales.

 

“Aujourd’hui, avec le temps qui a passé, je crois que j’étais tombée amoureuse d’elle.”


La scène inaugurale du film 80 jours montre un accident : deux voitures se télescopent à pleine vitesse. L’un des passagers est l’ex-mari de la fille de la protagoniste, Axun, une baserritar (fermière) de Getaria (Gipuzkoa). L’importance de ce personnage s’arrête là : il n’a de fonction que de faire se réunir inopinément Axun et Maite, dans une chambre d’hôpital, 50 ans après avoir été d’inséparables amies. Progressivement, Axun retrouve des sentiments qu’elle avait à la fois refoulés et oblitérés de sa mémoire. Maite la trouble. Axun s’interroge sur sa sexualité à 70 ans passés. L’homosexualité féminine, pour une fois, n’est pas interprétée par des adolescentes ou des trentenaires célibataires plus ou moins perdues dans une grande métropole européenne, mais par une fermière septuagénaire de la côte du Gipuzkoa. Le désarroi moral et sentimental que vit Axun à travers son histoire avec Maite n’en est pas moins grand. A vrai dire, les réalisateurs sont parvenus à éviter la niaiserie avec laquelle ce type de sujets est malheureusement trop souvent traité.

L’amour a-t-il un âge ?

Le film de Jon Garaño et Jose Mari Goenaga aborde le thème de la sexualité féminine par le biais du cas de femmes se retrouvant après une amitié adolescente à la fois passagère et ambiguë. Lorsqu’elle se retrouvent, sans se reconnaître au premier coup d’œil, ce qui eût été plutôt invraisemblable après quelque cinq décennies, les deux figures s’opposent à l’écran. Axun est la figure archétypale de la femme issue du monde de la ferme de la société basque traditionelle. Elle porte la maisonnée à bouts de bras, désormais uniquement composée de son mari et d’elle-même depuis que leur fille s’est installée en Californie. En revanche, Maite est une personne présentée comme libérée, elle a notamment vécu en couple avec une femme. Elle est professeure de musique au conservatoire de Donostia. Tout les oppose : la ville et la campagne, le poids des traditions et la transgression des conventions, etc.

Pourtant, quand leurs chemins viennent à se recroiser, elle ne peuvent résister à une attirance que la morale socialement établie réprouve. “Il semblerait qu’à partir d’un certain âge le cœur n’a plus de vie propre, que les émotions ne se font plus entendre. Or, nous voulions montrer que le cœur peut avoir voix au chapitre au-delà du troisième âge”, tranche J. Garaño (Argia, 16/05/2010).

Mais le ton général du film se situe loin de tout militantisme et la justesse des dialogues, des attitudes et  des petits gestes s’en ressent : il est beaucoup de non-dits qui n’ont pas besoin d’être surlignés par le verbe et qui se font mieux entendre ainsi. Jon Garaño et Jose Mari Garmendia ont très bien su le suggérer.

“Le cœur ou la raison” ?

“Le cœur ou la raison ? Voilà comment nous résumons le film”, lance de façon lapidaire Jose Mari Goenaga . “Dans cette perspective, nous avons introduit une autre réflexion : en vieillissant, nous faisons-nous plus sages ? Peut-être la raison ne nous fait-elle pas plus sages. Peut-être agir avec le cœur nous fait-il au final plus sages”, poursuit-il.

“Mourir sage et vivre fou”, lit-on dans Don Quichotte. Axun aura peut-être fait le contraire. Toujours est-il qu’au soir de sa vie, elle choisit le cœur et délaisse la raison, ne serait-ce que l’espace d’un instant, ce qui ne va pas sans lui causer d’importants remords. Les deux cinéastes gipuzkoar ont cherché à transmettre l’idée selon laquelle la passion s’immisce parfois par les interstices d’un édifice social qui semble fossilisé.

80 jours ne tombe pourtant pas dans un discours finaliste, fondé sur le triomphe inéluctable des sentiments homosexuels d’Axun. “Je me sens mourir et j’ai besoin de toi”, lui dit son mari désemparé, après une dispute. Une phrase suffit. Axun comprend la détresse d’un homme avec qui elle a fait sa vie et à qui elle est fortement attachée. Il ne faut pas nécessairement y voir une relation malsaine de dominant à dominé, mais sans doute plutôt un sacrifice consenti au nom d’un bien commun construit tout long d’une vie.

Langue et dialectes

Peu de films sont intégralement réalisés en euskara. D’un point de vue commercial, ce n’est vraisemblablement pas ce qui rassure le plus les producteurs. Certains films, comme par exemple Ander de Roberto Castón, mêle le basque et l’espagnol, ce qui est une forme de réalisme puisque le Pays Basque Sud est une société bilingue. Mais dans 80 jours, tout le monde parle basque. Cela entache la crédibilité de l’ensemble. Mais on trouve une logique de production derrière cela. “La production nous a posés la condition suivante : tout en castillan ou tout en euskara”, commente Jon Garaño, qui déplore l’absence de cette touche réaliste qu’aurait pu introduire le fait que certains petits rôles emploient la langue de Cervantes.

Mais cela ne nuit en rien au film. Mieux : le problème de certaines productions audiovisuelles  en euskara est l’utilisation à outrance du basque unififié (euskara batua). S’il a le mérite d’être facilement compréhensible par le plus grand nombre, il perd néanmoins en vivacité et en crédibilité. De ce point de vue, les cinéastes se sont largement attachés à faire vivre les formes dialectales du basque (euskalki) avec une grande justesse. Axun, qui est originaire de Getaria, comme l’actrice elle-même, s’exprime dans une forme dialectale du gipuzkera propre au littoral. Les deux amies qu’elle côtoie au village sont interprétées par deux actrices de Zumaia, un village voisin dont le dialecte présente seulement des différences minimes avec celui d’Axun. Cela rend les dialogues à la fois plus vivants et crédibles.

Maite reconnaît d’ailleurs Axun dans la chambre d’hôpital lors de leur deuxième rencontre en raison du dialecte qu’elle emploie : “D’où est le basque que vous parlez ? De Getaria ! Ai ama ! Axun ! C’est toi !” On ne peut omettre ce point de réalisme, qui fait largement défaut à une grande partie de la production audiovisuelle en euskara, comme si tout le monde s’exprimait dans une langue monolithique au quatre coins des sept provinces du Pays Basque.

Un film plutôt réussi

Il faut le leur concéder, J. Garaño et J. M. Goenaga réussissent l’audacieux pari de nous faire plonger dans les tourments amoureux d’une femme septuagénaire. Les dialogues sont convaincants, notamment grâce au face-à-face poignant entre Itziar Aizpuru (Axun) et Mariasun Pagoaga (Maite).

La restitution du contraste entre les ambiances de la ferme, du village et de la ville fonctionne parfaitement. Lorsque le téléphone sonne alors qu’Axun et Jose Mari sont assis sur un banc juste devant la ferme, on retrouve tous les éléments constitutifs de la vie à la ferme. La répartition des tâches et des activités est presque caricaturale, mais témoigne néanmoins d’une réalité indiscutable. Axun cuisine. Jose Mari s’occupe des travaux manuels. Alors qu’Axun retrouve ses amies lors d’un thé dansant, Jose Mari joue au mus dans un bar.

Cet ordre social va cependant être chamboulé de fond en comble en l’espace de 80 jours, au cours desquels Axun et Maite vont former un parfait couple clandestin. Au moment où elles sortent d’une salle de cinéma, Axun croise sa nièce ; fortement gênée, elle se sent obligée de mentir. Pendant ce temps, Jose Mari se retrouve tout seul à la ferme et n’a plus de repères sans sa femme : son incapacité à se préparer un repas correct sert de repoussoir afin de mieux mettre en exergue le dilemme fondamental qui hante Axun : le respect d’un rôle social traditionnel à la ferme qu’elle a tout au long de sa vie mécaniquement observé et l’élan de ses sentiments amoureux pour Maite.

En revanche, la division du film en journées avec l’apparition systématique d’intertitres pour éviter la désorientation chronologique du spectateur est assez malheureuse : on se demande si on va devoir supporter cela 80 fois. Fort heureusement, ce n’est pas le cas. De plus, à côté d’actrices dont la justesse du jeu mérite l’éloge, certains acteurs et actrices font une prestation dont la médiocrité ternit les qualités intrinsèques du film. Enfin, la scène finale, dont on taira la teneur, brille par une inutilité narrative ruineuse.

Mais, il s’agit d’un film plaisant dont l’ambition est fondée sur une forme de légèreté. Il nous fait porter un regard attendri sur nos aïeuls et les problèmes, notamment sexuels, qu’ils rencontrent à 70 ans passés, sujet qui est, sinon tabou, du moins le parent pauvre des logiques de productions cinématographiques.


Benjamin DUINAT

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