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Culture

Journal de France / Critique

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27/06/2012

Réalisé par Claudine Nougaret et Raymond Depardon

Genre : Documentaire

Durée : 101 minutes

 

Ce Journal de France est un subtil jeu de va-et-vient entre le regard rétrospectif que porte la compagne de Raymond Depardon, Claudine Nougaret, sur l’œuvre de cinéaste documentariste qu’il a réalisée tout au long de sa vie, le récent travail de photographie mené sur le territoire et le paysage de l’Hexagone et les images filmées de leur rencontre au milieu des années 1980. Porté par un amour de 25 ans qui ne semble pas faiblir, ce film cosigné par Claudine Nougaret et Raymond Depardon, est un portrait fictionnel qui se donne néanmoins les apparences du cinéma vérité.

 

“Attention ! Tant pis pour les mouettes. Elles vont être floues, un peu.”


La mise en scène trompe le spectateur avec élégance : Raymond Depardon se trouve face à une plage, tout engoncé dans un bonnet, et explique comment fonctionne sa chambre, un type de photographie qui exige un long temps de pause. Aussi cherche-t-il à éviter toute personne ou chose en mouvement. “Attention ! Tant pis pour les mouettes. Elles vont être floues, un peu.” On se sent seul avec lui. Dans l’ambiance calme et feutrée d’une salle de cinéma, on a l’impression de s’entendre chuchoter confidentiellement à l’oreille certains secrets sur la prise d’images par un maître dont on ne voudrait pas laisser échapper l’enseignement.

Un portrait fictionnel

A vrai dire, R. Depardon est alors entourée d’une équipe de 15 personnes et de deux caméras Scope de 35 mm. “On a transformé Raymond en Raymond”, commente Claudine Nougaret, dans l’émission Projection privée sur France Culture (16/06/2012). “On a essayé de l’amener à un naturel. Et c’est ce que je crois qu’on a réussi dans certaines scènes, parce qu’il est des personnes qui croient que soit il s’est filmé tout seul, soit que j’étais toute seule pour le filmer. Raymond arrive à nous laisser croire qu’il attend une belle lumière et qu’il est tout seul”.

C’est là le portrait fictionnel imaginé par ces deux documentaristes. Ils ont ainsi créé un simulacre bien intentionné à l’égard du spectateur : “C’est Raymond qui a fouillé dans les archives. C’est un film de fiction. Il est fait avec ce que l’on sait le mieux faire, c’est-à-dire le documentaire. Mais c’est une fiction. Je n’ai pas fouillé dans les archives. Et j’ai filmé Raymond transformé en acteur avec une équipe.” Peut-être est-on trompé par une imagerie illusoire judicieusement ficelée ; mais on en a conscience et on se laisse doucement happer par un flot, au débit alterné par les points de vue successifs adoptés par le film, et dont l’écoulement est initié par les deux cinéastes qui se disent mutuellement leur amour par le biais de ce Journal presque intime.

Une double temporalité

Des bribes de films laissés de côté lors des montages sont utilisées dans un jeu de miroir entre le travail passé de documentariste et le présent mis en fiction : “On a fait attention à garder les ‘out montages’, parce qu’on s’est douté qu’un jour on pourrait revenir dessus”, témoigne R. Depardon.

On assiste donc à une alternance d’images d’archives, laissant souvent affleurer une forte intensité émotionnelle, et de plans mettant en scène la sérénité quasi contemplative d’un photographe attendant faussement le bon moment. “On avait envie d’avoir deux temps. Le temps de Raymond qui fait des photos et la rapidité des images d’archives, parce que les gens sont habitués à ce que ça aille vite. Et les deux temps se télescopent et donnent une narration qui fait que l’on ne sait plus si on est dans le présent, le passé… J’ai eu l’intuition que ces deux voies pouvaient raconter un cheminement”, avance C. Nougaret.

Mais, contrairement à ce que pourraient laisser penser les propos de C. Nougaret, Journal de France n’oppose pas non plus de façon antithétique un temps contemplatif à un autre largement “vidéo clipé”. Loin s’en faut. La minute de silence accordée par Nelson Mandela au cinéaste de la ferme du Garet l’illustre parfaitement : un plan fixe nous montre le premier président noir d’Afrique du Sud assis et muet dans un siège durant 60 secondes en 1993. Il est cependant vrai que d’autres fragments documentaires sont plus vifs. Les images de la guerre civile au Venezuela en 1963 nous plongent en pleine guérilla urbaine : les tirs de balles fusent et les corps tombent lourdement dans la plus grande confusion.

Discours sur la méthode

“J’ai toujours été quelqu’un qui ne veut pas trop intervenir dans l’image. Je me situe dans cette captation du réel.” Certains “out montages” de Faits divers (1983), un film ayant trait au travail quotidien des policiers du commissariat du Ve arrondissement de Paris, témoignent de manière poignante de la capacité qu’a R. Depardon à se faire oublier alors même qu’il tourne : dans une fourgonnette de la police deux représentants des forces de l’ordre discutent très crûment, sans pour autant oublier la présence de la caméra, puisque l’un d’entre eux la rappelle. “Le type, il était toubib et tout. Eh ben, on l’a retrouvé comme ça : il s’est pendu avec un câble”, dit le premier. Le second réplique : “Ah ouais, ça pend bien, ça !” Cette fine répartie s’accompagne d’un très bref silence. “En sept ans, j’en ai jamais fait de pendu, moi. Franchement, j’aimerais bien en faire un”, conclut-il. Et R. Depardon d’expliquer très succinctement la méthode : “Comme moi, Claudine a la science d’être complètement transparente, de ne pas déranger.” On veut bien le croire.

En parallèle, on trouve le récent travail de photographie du paysage, du territoire dans la lignée “des influences que l’on sait”, précise Raymond Depardon. On pense alors notamment à la photographie de Walker Evans, qui lui-même s’était assez largement inspiré du travail d’archivage effectué par Eugène Atget sur la transformation de la ville de Paris. Ce sont les voyages qui ont donné l’idée, l’envie et sans doute la force à R. Depardon d’entreprendre un travail photographique de ce type : “Sur Park Avenue à New York, j’ai pensé à faire la ferme du Garet, alors que je l’avais fuie pendant des décennies. Les photographes américains photographient beaucoup leur territoire. Pourquoi ne le fait-on pas ou peu ? Quel est notre blocage ?”, se demande-t-il.

Le film, en combinant ces deux voies, à savoir le dépouillage d’archives et le suivi fictionnel d’un projet de photographie des territoires, en ouvre presque mécaniquement une troisième : “On est très attachés à une restitution du direct. Nous sommes même complètement obnubilés par le fait de savoir comment le spectateur peut avoir confiance en son propre jugement, sur ce qu’il entend et ce qu’il voit. Et la seule solution, c’est de lui donner la qualité de la fiction”, argumente C. Nougaret. La fiction comme quintessence du réel à l’écran ? Le pari est gonflé. Quoi qu’il en soit, d’un point de vue formel, le film est pour le moins stimulant. En outre, le dialogue entremêlé de ces deux périodes est la vraie clef de voûte d’un film dont la trame est sciemment parée des atours du désordre narratif, d’une sorte de désarticulation discursive. C’est pourtant tout le contraire. Il s’agit d’un véritable travail d’orfèvre.

Un film étape ?

A voir le film de Claudine Nougaret et Raymond Depardon, on pense facilement à une œuvre testamentaire. Cela a été dit ça et là. Mais c’est plutôt un film étape, avance en substance C. Nougaret. Le film parvient du reste à éviter tout ton passéiste ou nostalgique.

Reste que les deux documentaristes se posent en artisans de la mémoire afin de garder une trace de ce qui pourrait disparaître, comme les vieux tabacs ou les salons de coiffure où le temps semble s’être figé. Il s’agit peut-être simplement de faire un état des lieux de territoires que R. Depardon déplore ouvertement moins connaître que le monde : “Je connais mieux Djibouti que la Meuse”, confesse-t-il dans le film. D’ailleurs, le film n’est-il pas un prétexte afin de dresser l’état des lieux d’une histoire d’amour de 25 ans, que la maladie de C. Nougaret a failli écourter ?

Evoquant un plan dans lequel C. Nougaret apparaît au milieu d’une rue de Paris durant les années 1980, R. Depardon s’émeut : “C’est peut-être le plus beau plan de ma vie. Que peut-on faire de mieux que filmer la personne que l’on aime ?” Aujourd’hui, pour notre plus grand plaisir, sa compagne lui rend la pareille.


Benjamin DUINAT

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