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«Dès l’été 1984 Paris comprend que Madrid est derrière le GAL»

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16/03/2012

Entretien avec Bruno FAY / Journaliste et coréalisateur avec Xavier Muntz du film “GAL : des tueurs d’Etat”

GAL : des tueurs d’Etat. C’est le titre d’un documentaire, que nous n’avons pas encore vu, qui sera diffusé lundi 19 mars à 22h30 sur Canal Plus. Réalisé par Xavier Muntz et Bruno Fay, il s’agit d’un documentaire de 52 minutes qui sera diffusé dans le cadre de l’émission Spécial investigation consacré au GAL, de sinistre mémoire, qui, entre décembre 1983 et juillet 1987, tua 27 personnes en Pays Basque Nord. L’un des deux auteurs de ce documentaire est Bruno Fay, journaliste indépendant qui vit au Pays Basque. Nous l’avons interrogé, entre autres, sur l’une des révélations du film, selon ses auteurs, concernant un recruteur français du GAL, qu’ils ont pu retrouver.

Parlez-nous de ce recruteur…

Il s’agit d’un homme prénommé Francis qui était chargé de recruter les tueurs en France. Nous avons mis huit mois pour le convaincre de témoigner. Il a été recruté par le commissaire Amedo et reconnaît avoir à son tour recruté les tueurs du GAL Pierre Frugoli et Lucien Mattei, condamnés pour l’attentat du Monbar à Bayonne qui s’est soldé par quatre assassinats, ainsi que Pierre Baldés pour l’attentat contre le Café des Pyrénées au cours duquel l’étudiant Benoît Pécastaings a été assassiné.

Mais êtes-vous sûr de son témoignage ?

Oui, nous avons recoupé divers témoignages, et nous ne l’avons pas payé ! Francis est une sorte de barbouze de l’extrême droite française qui n’a absolument aucun remords sur le fait d’être impliqué dans l’assassinat des quatre réfugiés du Monbar. Par contre, il exprime des regrets par rapport à Benoît Pécastaings.

Qu’en est-il quant à l’implication du gouvernement français ?

Dans notre documentaire, nous interviewons Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur entre 1984 et 1986, et celui-ci explique que dès l’été 1984, ils comprennent que Madrid est derrière le GAL. Gilles Ménage, directeur de cabinet adjoint de François Mitterrand, explique comment et pourquoi la France a refusé au nom de la raison d’Etat de condamner ouvertement les autorités madrilènes qui commanditaient les attentats, quitte à laisser l’Espagne mener une guerre sale sur le sol français. Il s’agissait selon eux de sauver “la jeune démocratie espagnole” qui, en 1981, avait été l’objet d’un coup d’Etat militaire raté (affaire Tejero).

Vous avez également interrogé Charles Pasqua qui fut ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988…

Oui, et il nous raconte comment il a exigé de Madrid la fin du GAL. Il a convoqué l’homme de l’ombre dans les relations entre la France et l’Espagne qui était Angel Guerrero Lucas, en poste à Paris, et lors de cet entretien en présence de Jacques Chirac et du ministre de la Justice, Albin Chalandon, il lui dit : “Tu as huit jours pour terminer le GAL”. Il le fait même embarquer illico presto dans un avion régulier direction Madrid. En échange de cet arrêt du GAL, il reconnaît qu’il s’engage en faveur de la fin du terrorisme d’ETA et procédera à des expulsions massives de réfugiés en 1987. Angel Guerrero transmet le message à Madrid lors d’une réunion en présence de Barrionuevo, ministre de l’Intérieur, de Rafael Vera et du propre chef du gouvernement, Felipe González. Des dires que Vera confirme dans notre documentaire, tout en ajoutant que Felipe González aurait pu assumer le GAL au Parlement.

Le commissaire Roger Lévy, en poste à l’époque à la PJ de Bayonne, s’exprime. Quel rôle a joué la police française ?

Globalement, la police a procédé à plusieurs arrestations de membres présumés du GAL qui ont été jugés et condamnés. Aujourd’hui, le seul membre du GAL qui est encore en prison en France est Jean-Philippe Labade, qui fut condamné à perpétuité. Pour en revenir à la police, c’est vrai qu’il y a eu des complicités individuelles, mais en dehors d’ordres de la hiérarchie. C’étaient des policiers qui agissaient seuls dans un but mercantile. Lévy raconte les aveux de l’ancien fonctionnaire de la PAF Hassen qui dit “Oui, effectivement, j’ai fourni des renseignements à des policiers espagnols, mais je ne savais pas que cela servirait au GAL”. Mis en examen en 1990, il obtiendra un non-lieu en 2006. Par ailleurs, Hassen, contacté, n’a pas souhaité intervenir dans notre film. C’était en fait un pion.

Quels sont les autres personnages marquants que vous interrogez ?

Nous interrogeons Charles Sanz, haut gradé de la gendarmerie à l’époque dans les Pyrénées-Atlantiques. Après l’attentat du GAL qui coûtera la vie à Christophe Machicotte et à Catherine Brion en 1986 à Bidarray, il obtient le nom du tueur dans cet attentat grâce à un informateur. Il nous affirme qu’il a transmis le nom à la justice, et rien ne se passera. Il relancera sans cesse la justice, et toujours rien. Huit ans après cet attentat de Bidarray, il n’est plus dans la carrière, il travaille dans le privé, et lors d’un dîner à Pau auquel assiste le procureur de l’époque, Charles Sanz narre cet épisode qui l’a marqué. Le procureur décide alors d’enquêter, et deux mois plus tard, le tueur présumé est arrêté, il est d’ailleurs toujours incarcéré en Espagne, c’est le dernier prisonnier du GAL dans ce pays. Nous avons également interviewé les juges Christophe Seyts et Arnaud Ribeyrolles qui nous ont déclaré qu’“il y avait nécessairement des policiers français dévoyés qui ont fourni au GAL les renseignements nécessaires pour commettre des attentats”. Ils soulignent aussi que le comportement du parquet à l’époque était scandaleux. Nous avons aussi recueilli les réactions de “Txetx”, Jean-Noël Etcheverry, qui nous raconte la course-poursuite derrière les assassins du Monbar et Jakes Bortayrou qui décrit le climat de peur qui régnait en Pays Basque à cette époque.

Il y a aussi une séquence concernant le commissaire espagnol Amedo Fouce, mercenaire du GAL…

Nous l’avons rencontré plusieurs fois et finalement, il nous dit sans ciller : “Si tu veux une interview, tu me payes.” Le tarif est de 6 000 euros, nous avons bien sûr refusé et l’avons enregistré faisant cette demande.

Quel est votre sentiment après avoir bouclé cette enquête ?

Je n’ai pas de jugement à porter, mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’à l’époque, Paris était embêté par le GAL, mais estimait en même temps qu’il fallait protéger le gouvernement espagnol deux ans après le coup d’Etat de Tejero, éviter le clash. Pour Madrid, l’objectif premier était de répondre à la pression intérieure. Il fallait calmer les militaires, “tranquilliser les casernes et les commissariats”.


Béatrice MOLLE

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