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Sujet à la une

ETA envoie un message à la société française

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11/03/2012

Rédaction


Le texte

L’organisation indépendantiste basque ETA s’est adressée à la société française vendredi dans un communiqué envoyé à la rédaction du Journal du Pays Basque et à l’Agence France-Presse. C’est le premier communiqué depuis qu’elle a annoncé avoir cessé définitivement ses actions armées le 20 octobre dernier. Dans ce communiqué en trois langues et daté du 22 février, l’organisation rappelle qu’il y a quatre mois, elle avait demandé l’ouverture d’un dialogue direct avec le gouvernement français concernant les “conséquences du conflit” et elle veut donc faire “part à la société française” de ses “réflexions”.

Dans celles-ci, ETA rappelle que, selon elle, l’enjeu actuel en Pays Basque est de “construire la paix juste et durable qui permettra la résolution d’un conflit historique” et réfute le discours des “décideurs français” qui font du problème basque un problème espagnol. Pour ETA, il y a “la responsabilité directe de l’Etat français” dans ce conflit.

Tout d’abord, parce que l’Etat français “continue à faire la sourde oreille face à la revendication du Pays Basque pour un cadre institutionnel spécifique”.

Mais aussi parce qu’il s’associe “à l’Espagne dans sa stratégie répressive” à l’égard des militants basques. Elle accuse ainsi Paris d’avoir “été directement impliqué dans la guerre sale” faisant ainsi allusion aux GAL (groupes parapoliciers responsables d’une quarantaine d’attentats en Pays Basque Nord dans les années 1980) et plus récemment à la “disparition” de Jon Anza, militant d’ETA disparu à Toulouse et “retrouvé” mort un an après. ETA rappelle aussi qu’il y a actuellement “140 prisonniers basques” qui sont “dispersés” dans les prisons françaises et elle estime que le gouvernement français maintient “une politique de vengeance” à leur égard.

Dialogue refusé

L’organisation basque estime d’ailleurs qu’au lieu de répondre à son offre de dialogue du 20 octobre dernier, dialogue préconisé par la conférence internationale de paix de Donostia, le gouvernement français a “continué dans la voie répressive” en arrêtant des militants basques ou en remettant aux autorités espagnoles “des citoyens basques par le biais des mandats d’arrêts européens”.

En revanche, ETA se félicite que “la majorité des acteurs” du Pays Basque Nord “se [soient] prononcés contre cette attitude” et qu’ils considèrent nécessaires “des engagements et des actes de la part de la France”. ETA pense aussi que la société basque espère une réponse positive des gouvernements à sa main tendue.

L’organisation conclut en insistant sur le “rôle essentiel” que l’Etat français doit “jouer dans la résolution juste et rationnelle de ce conflit”.

Enfin, elle exprime “sa reconnaissance et sa gratitude à toutes les personnes qui, en France, ont soutenu et soutiennent la cause du peuple basque”.

Les premières réactions

Le gouvernement français, par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Bernard Valero, rappelle qu’il attend un “désarmement complet” d’ETA après la publication par celle-ci d’un communiqué appelant le gouvernement français à “un dialogue direct. La France est aux côtés de l’Espagne et du gouvernement espagnol pour aboutir à une fin définitive de la violence”. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères ajoute “qu’après l’annonce d’ETA le 20 octobre 2011 où elle annonçait qu’elle mettait une fin définitive à son activité armée, nous attendons comme l’Espagne que l’organisation terroriste annonce un désarmement complet de ses membres”. Le porte-parole a par ailleurs précisé vendredi matin “ne pas avoir vu ce communiqué” transmis à l’AFP par ETA.

“Paris jette de l’huile sur le feu”

Par les voix d’Aurore Martin et de Jean-François Lefort, Batasuna a livré son analyse à la suite de l’interpellation lancée par ETA au gouvernement français et à la société française. “C’est la première fois dans son histoire qu’ETA interpelle exclusivement l’Etat français. Ce communiqué désigne l’Etat français comme interlocuteur”, ont-ils souligné. Les deux responsables politiques ont déclaré “resituer” ce communiqué quatre mois après la déclaration d’Aiete en octobre dernier, où les experts internationaux avaient élaboré une feuille de route de cinq points pour la résolution du conflit : “Nous parlerons de trois points, dont l’appel lancé à ETA pour un arrêt définitif de la lutte armée. Ce qui a été fait. Un appel à Madrid et à Paris afin qu’ils s’impliquent dans le processus, ce qui n’a pas été fait, et un appel à la société.” Pour Batasuna, il s’agit d’un “communiqué de rappel” afin que le gouvernement français “se mette en condition de négocier. Paris maintient un niveau de répression élevée. Depuis la déclaration de fin des activités armées par ETA, il y a eu 13 arrestations en Pays Basque Nord et en France. Il y en a eu cinq en Pays Basque Sud et en Espagne. Par ailleurs, nous nous rendons compte que les conditions de détention n’ont pas évolué, ce qui a provoqué des grèves de la faim dans les prisons de Villepinte et de Dijon. Paris jette de l’huile sur le feu”. En outre, Batasuna constate qu’“il y a eu en Pays Basque Nord une dynamique qui s’est construite pour la résolution du conflit, au-delà du seul mouvement abertzale”, avec l’implication de partis comme le PS, le MoDem, le NPA, les Verts, des syndicats et divers collectifs. “En parallèle, un courant revendique une institution spécifique”, ajoute Batasuna, qui lance deux appels : que Paris accepte la proposition d’ETA pour une négociation directe entre l’organisation et le gouvernement, ainsi que l’arrêt immédiat de toute répression : “Nous demandons la libération des prisonniers malades et libérables et leur regroupement. Nous demandons également à Paris l’obtention d’un statut d’autonomie et l’organisation d’une consultation sur le sujet.”

J.-F. Lefort a déclaré souhaiter que la dynamique impulsée lors de la manifestation du 10 décembre à Bayonne pour la résolution du conflit et rassemblant des milliers de personnes de toutes tendances se transforme en “mouvement permanent”. Les deux responsables ont indiqué que le communiqué n’était en rien menaçant : “C’est un communiqué qui invite Paris à se mettre autour d’une table. Tous les processus de paix voient se mettre autour d’une table ceux qui auparavant s’étaient affrontés violemment.” En outre, en Pays Basque Sud, la porte-parole de la gauche abertzale, Maribi Ugarteburu, a lancé un appel à Paris et Madrid : “Il faut aborder ce dialogue qui traitera des conséquences du conflit là où les acteurs politiques ne doivent pas et ne peuvent pas prendre part. Paris, au niveau du discours, a opéré un premier changement”, a-t-elle déclaré en référence aux déclarations de N. Sarkozy lors de son déplacement à Bayonne indiquant que le rapprochement des prisonniers était “souhaitable”. “Le gouvernement français doit passer des paroles aux actes en abordant ce dialogue résolutif”, a-t-elle affirmé. Par ailleurs, ETA, en juin 2006, avait rédigé et publié un communiqué destiné aux institutions de l’Etat français sur les responsabilités que celles-ci devaient prendre pour la résolution du conflit.

 

CHRONOLOGIE

2011


17 octobre : conférence internationale pour la paix de Donostia sous la houlette de Kofi Annan. La conférence encourage les gouvernements français et espagnol à entamer un dialogue avec ETA sur les “conséquences du conflit”.

20 octobre : ETA annonce l’arrêt définitif de ses actions armées et tend la main aux deux gouvernements.

25 octobre : rejet du pourvoi en cassation formé par Josu Esparza contre la validation de son mandat d’arrêt européen.

10 décembre : une manifestation réunit 4 000 personnes à Bayonne pour demander l’implication de l’Etat français dans la résolution du conflit et la fin des mandats d’arrêts européens.

12 décembre : arrestation de Josu Esparza à Bayonne.

13 décembre : plusieurs dizaines de policiers et gendarmes investissent le centre de Saint-Jean-Pied-de-Port pour arrêter Intza Oxandabaratz, enceinte de cinq mois, et son compagnon, Julen Mujika. Tous deux seront par la suite incarcérés en région parisienne.

2012

14 janvier : arrestations de trois membres présumés d’ETA à Joigny dans l’Yonne.

24 janvier : le sénateur Jean-Jacques Lasserre interpelle le gouvernement sur le processus de paix au Pays Basque. Le même jour, à l’Assemblée nationale, le député Jean Grenet intervient sur la situation en Pays Basque.

26 janvier : arrestation d’Ernesto Prat. Il lui est notifié un MAE, l’Etat espagnol lui reprochant d’être membre d’Ekin. Le MAE sera définitivement accepté le 14 février.

14 février : arrestations de Naia et Audrey Lacroix à Saint-Pée-sur-Nivelle. Naia Lacroix sera ensuite incarcérée en région parisienne.

24 janvier : arrestation d’Oier Oa.

7 mars : arrestation de Manu Azkarate à Ciboure.

 

Communiqué d’ETA à la société française

Alors que quatre longs mois se sont écoulés depuis qu’ETA a annoncé la fin de son action armée et a appelé le gouvernement français à entamer un dialogue direct concernant les conséquences du conflit, ETA veut faire part à la société française de ses réflexions :

Après de longues années de confrontation armée, l’occasion de dépasser celle-ci est ouverte. Nous sommes face à l’enjeu de construire la paix juste et durable qui permettra la résolution d’un conflit historique et qui mettra fin définitivement à des décennies de souffrances.

Les décideurs français, dans leur discours, ont l’habitude de présenter le “problème basque” comme s’il s’agissait d’une question relevant de l’Espagne, occultant ainsi la responsabilité directe de l’Etat français.

Pourtant, autant la France que l’Espagne nient la réalité nationale d’Euskal Herria et le droit des Basques à décider de leur avenir. Le centralisme de l’Etat français ne concède aucune reconnaissance politique aux territoires du Labourd, Basse-Navarre et Soule et continue à faire la sourde oreille face à la revendication du Pays Basque pour un cadre institutionnel spécifique.

L’Etat français s’associe, par ailleurs, à l’Espagne dans sa stratégie répressive à l’encontre de la résistance basque, depuis le franquisme jusqu’à aujourd’hui. L’Etat français a été directement impliqué dans la guerre sale, dans les disparitions de militant(e)s basques et dans des cas de torture. Parfois, en fermant les yeux sur ces affaires et d’autres fois, en les protégeant sciemment.

Il persécute et arrête les militant(e)s qui travaillent en faveur d’Euskal Herria, ainsi que les réfugié(e)s politiques. Aujourd’hui, 140 prisonnier(e)s politiques basques sont dispersé(e)s dans les prisons françaises.

Le 17 octobre dernier, des personnalités de renom international ont signé la déclaration d’Aiete. A travers celle-ci, ils ont défini une feuille de route rassemblant les éléments pour la résolution du conflit et indiquant la responsabilité des deux Etats.

ETA a répondu positivement au premier point de cette déclaration, le 20 octobre. Tout en annonçant la fin définitive de son action armée, ETA en appelait aux gouvernements français et espagnol afin qu’ils ouvrent un dialogue direct dont l’objectif serait de résoudre les conséquences du conflit.

Jusqu’à présent, la seule réponse apportée par les responsables du gouvernement français a été d’affirmer qu’ils appliqueront ce que le gouvernement espagnol ordonne. Et au lieu de s’impliquer dans la résolution du conflit, ils ont continué dans la voie répressive, arrêtant des militants basques, maintenant la politique de vengeance envers les prisonnier(e)s politiques basques et remettant aux mains de l’Etat espagnol des citoyen(ne)s basques par le biais des mandats d’arrêt européen.

La majorité des acteurs politiques et sociaux du Labourd, Basse-Navarre et Soule se sont prononcés contre cette attitude. Au-delà des positions politiques divergentes quant au passé et à l’avenir, ils sont largement d’accord pour souligner que, face à cette occasion historique, des engagements et des actes de la part de la France sont nécessaires.
Pour toutes ces raisons, ETA considère qu’il existe une opportunité réelle de construire une paix juste, basée sur la résolution de ce conflit séculaire. Nous pensons que les citoyens basques espèrent que le gouvernement français réponde positivement à la possibilité de mettre fin définitivement aux conséquences du conflit, en entamant pour cela des discussions directes avec ETA.

Comme le stipule la déclaration d’Aiete, pour que la résolution soit ferme et durable, il convient aussi de répondre aux causes politiques qui sont à l’origine du conflit. ETA considère que les forces politiques, syndicales et sociales basques seront à même de trouver les accords politiques nécessaires à cela.

Nous pensons que la France a un rôle essentiel à jouer dans la résolution juste et rationnelle de ce conflit historique et nous sommes convaincus que c’est le souhait de la société basque.

Pour terminer, ETA tient à exprimer sa reconnaissance et sa gratitude à toutes les personnes qui, en France, ont soutenu et soutiennent la cause du peuple basque. ETA les invite à poursuivre leur effort afin de tirer pleinement profit de l’opportunité ouverte.

Gora Euskal Herria askatuta! Gora Euskal Herria sozialista!
Jo ta ke independentzia eta sozialismoa lortu arte!

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