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L'opinion - Tribune Libre

Le gendarme France

15/02/2012

Xipri Arbelbide / Journaliste

La France a un peu tendance à se prendre pour le gendarme du monde et à distribuer des PV par-ci, par-là. L’affaire des têtes maories est venue nous rappeler ces jours-ci qu’elle-même n’avait pas les mains si pures. Aux temps des conquêtes coloniales, nos “chercheurs” avaient récupéré, en Nouvelle-Zélande, une vingtaine de têtes humaines finement tatouées, que notre public cultivé estimait avoir le droit de connaître. Plus d’un siècle après, la Nouvelle-Zélande les a réclamées. Madame Christine Albanel, ministre de la Culture, s’y est opposée en 2007 pour cause de non-inaliénation des biens “culturels”. Il n’a fallu rien moins qu’une loi votée en 2010 pour que ces têtes humaines aillent reposer en paix sur leur terre en 2012.


La Vénus hottentote

Le monde cultivé ne pouvait être insensible à la Vénus hottentote née en Afrique du Sud vers 1789, vendue à un Anglais qui la délocalisa pour l’exposer (vivante) dans les foires. La France eut droit à sa visite. On payait trois francs pour la voir et plus pour la toucher. Elle a continué dans des soirées privées pour ceux qui désiraient plus que la toucher. Elle a fini alcoolique en 1815.

Mais “fini”, pas tout à fait. Une femme si extraordinaire intéressait la science. Son cerveau et ses organes génitaux furent précieusement conservés dans du formol et, lors de ma première visite au musée de l’Homme, j’ai vu dans une vitrine son corps (moulé ou formolé ?). Il a également fallu une loi, spécialement votée pour elle en 2002, pour lui permettre d’être inhumée dans sa terre natale.

Cuvier, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, voyait en elle la preuve de l’infériorité de certaines races.

Vieilles histoires que tout cela. Les esprits ont évolué depuis, on s’est civilisé et on ne peut juger le XIXe siècle avec les yeux du XXIe. Sauf tout de même que tout cela a duré jusqu’au XXIe siècle inclus.

Combien de faits du même genre que, dans 100 ans, nos descendants seront priés de ne pas regarder avec des yeux du XXIIe siècle ! La France, applaudie par la communauté internationale, a fait le gendarme en Libye. Elle y a rétabli l’ordre républicain à la satisfaction générale. Y compris de Dassault dont les Rafale ont été si efficaces que les commandes inespérées arrivent. Ordre où les libérateurs s’en donnent à cœur joie à torturer et massacrer les anciens partisans de Khadafi, sans que la presse ne s’en émeuve. Il faudra attendre le XXIIe siècle pour que des voix s’élèvent en France. Sans nous condamner donc.


Du pétrole au Tchad

Il n’y a guère, le Tchad et le Soudan faisaient la une de nos journaux. Oublié tout cela : notre soif d’information a de quoi se nourrir ailleurs. Mais malgré la manne du pétrole découvert dans les années 1990, le Tchad continue à être en queue de peloton des pays les plus pauvres du monde, tout en achetant chars d’assaut, avions de guerres, missiles, etc. Les dépenses militaires sont passées de 53 millions d’euros en 2004 à 420 millions en 2008 : huit fois plus en quatre ans. Le double du budget santé ! La France est son deuxième fournisseur d’armes. Les grands médias sont silencieux. En ces temps de crise économique et de chômage, vous comprenez… Le Comité catholique contre la faim se sent bien seul à dénoncer ce scandale.


Le père Ponchaud

On parle aussi du procès des Khmers rouges ces jours-ci. En 1975, le premier à dénoncer les massacres, fut le père Ponchaud, dans le quotidien La Croix des 24 et 25 octobre. Les autres médias restèrent de glace. Un curé ! Un missionnaire, qui plus est ! Un quotidien catho ! Il fallut attendre quatre mois pour qu’il soit pris au sérieux et que Le Monde publie un de ses articles, qui lui valut des critiques acerbes. Les médias français s’alimentaient auprès des agences de presse de l’URSS qui ne disaient rien. Qui était ce curaillon pour se mêler d’information sans carte de journaliste ? Ponchaud parlait parfaitement le khmer. Depuis des années qu’il était là-bas, il était devenu l’ami de ce peuple qui n’avait plus de secret pour lui. Mais il était prêtre. En France, on est laïc.

Terminons avec la laïcité. Récemment, les médias ont critiqué, à juste titre, la nouvelle Constitution hongroise. Parmi les deux ou trois points relevés, les plus graves, l’atteinte à la laïcité. La Constitution commence par les mots “Dieu bénisse les Hongrois”. Inadmissible ! Sauf que ce sont les premiers mots de leur hymne national, qui n’ont pas été changés même sous le régime communiste. Nos journalistes ont dû se rendre compte de la bévue : ils n’en parlent plus. Ne connaissaient-ils pas le God Save the Queen anglais, ou le serment sur la Bible des présidents américains ? Quand on se contente de copier les dépêches d’agences et que c’est un fondamentaliste laïcard qui les rédige… Le meilleur gendarme n’est pas à l’abri d’une erreur. Même dans le monde civilisé.

inprimatu