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Pays Basque

Diaspora - M. MUGICA : Chilien Ascendant Basque, Peruvien et canadien

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29/12/2011

Je suis attablée à un café de Montréal, dans l’antre du plus grand complexe souterrain au monde. L’endroit est tranquille et calme, à l’image de mon interlocuteur. Assis en face de moi, Martin Mugica a choisi son endroit. Lorsque vous demandez à une personne que vous n’avez jamais rencontrée et dont vous ne savez strictement rien de vous livrer sa vie en quelques heures à peine, l’exercice n’est pas aisé. Lorsqu’il vous explique de manière sommaire, presque timide, qu’il a vu passer la dictature franquiste et chilienne avant de s’exiler au Pérou et de rejoindre le Canada, vous vous dîtes que cette rencontre ne devait rien au hasard.

Depuis six ans maintenant, Martin Mugica se rend chaque semaine à l’Euskal Etxe de Montréal pour y suivre des cours de langue basque. C’est par ce biais-là que nous sommes rentrés en contact quelques jours plus tôt. A 71 ans, ce fils de Basque né au Chili dit voir son “identité basque émerger depuis quelques années”. Une part de lui-même autrefois délaissée, qui lui apporte aujourd’hui “quelque chose en plus”. “C’est un lien avec le passé, le présent, mais aussi l’avenir”, assure-t-il. Comme une composante, une préférence, il trouve dans son “fait basque” quelque chose de “gratifiant”. Mais Martin le sait : “Je ne pourrai jamais vivre à 100 % basque”.

Dans l’histoire de “ses identités”, certaines émergent, d’autres s’atténuent au fil du temps, voilà tout. “C’est quelque chose qui est venu assez naturellement. Je ne voulais pas casser ce lien après le décès de mon père”.

Son père, Juan Mugica, est lui aussi né au Chili. Fils de Basque originaire du village de Legazpi, en Gipuzkoa, il a passé plusieurs années à étudier dans l’Etat espagnol et n’a “jamais coupé les ponts avec ses oncles et tantes de San Sebastián”. Petit à petit, son brillant parcours universitaire le conduit aux portes des services diplomatiques chiliens. Alors qu’il brigue son premier poste en tant que consul à Bilbo, il finit par quitter le territoire peu avant la guerre, par crainte d’être appelé aux armes.

Les liens avec le Pays Basque

A son retour au Chili, il se marie et conçoit trois enfants dans la foulée, dont Martin. En 1949, il revient au pays et reprend son poste dans la capitale bizkaitar, alors plongée en pleine dictature franquiste. Martin a neuf ans. Il se souvient encore du rationnement, même s’il a conscience d’avoir grandi dans une situation de privilèges : “En ce temps-là, on traversait la frontière pour aller acheter librement ce qu’on voulait. Notre voiture n’était pas fouillée comme celle des autres”, reconnaît-il aujourd’hui. “Pour moi, le Nord – on ne dépassait pas Bayonne –, c’était la belle vie. Même si les traces de la guerre étaient encore présentes, j’en garde de très bons souvenirs”. C’est à cette époque qu’il commence à apprendre le français. “Dans le temps, l’anglais était mal vu et le basque n’était pas autorisé”. Lorsqu’il se rend chez ses amis, ses camarades de classe du collège Indautxu de Bilbo, personne ne s’y risquerait : “ça ne se parlait pas. Jamais devant les étrangers. Encore moins un fils de diplomate”, sourit-il, compréhensif.

De cette époque, il garde beaucoup de souvenirs de son “exploration du Pays Basque”. Tous les dimanches, ou presque, son père emmenait toute la famille en balade, de village en village. Des pérégrinations qui ne devaient rien au jeu du hasard : “Mon père était passionné de généalogie. Il allait de paroisses en maisons ancestrales pour remonter le fil de l’histoire de notre famille. Nous, nous nous promenions avec ma mère, et j’en profitais pour apprivoiser les quelques mots de basque qui étaient lâchés ici et là”.

L’ère franquiste

C’est également en se rendant aux fêtes de village que le jeune Martin apprendra les danses basques, et les chants qui vont bien “avec quelques références anti-castillanes” qu’il ne comprendra que bien des années plus tard. “Ils avaient un sens du peuple basque un peu différent. Sans doute, avec le recul, était-ce leur manière de transmettre quelque chose, fut-il en castillan”.

Mais à dix ans, difficile d’en avoir conscience. “Je me souviens quand même des récits de ma ‘nany’. Nous étions très proches, et je me rappelle qu’elle me racontait l’histoire de ces femmes républicaines dont on rasait la tête, ou comment on pouvait préparer du lait en mélangeant de l’eau à du plâtre pour un avoir un peu de calcium. Elle n’avait plus de famille, et j’avais déjà le sentiment qu’elle parlait d’elle plutôt que des autres”.

Ses racines basques, elles lui viennent essentiellement du côté de son père. Et sa passion pour la généalogie, Martin en a aussi hérité. En reprenant le chantier à son compte, il peut aujourd’hui faire remonter le fil de leurs origines basques au moins jusqu’au XIe siècle. Du côté de son grand-père paternel, l’un de ses grands-oncles émigre au Chili, pour des raisons qui restent encore inconnues. Là-bas, il épousera une Chilienne, d’origine galicienne, avant de décéder et de la laisser veuve avec leurs sept enfants.

L’enracinement au Chili

“En ce temps, on pouvait marier un de ses beaux-frères dans ces cas-là. C’est ce que mon grand-père a fait, et mon père est né de ce second mariage”, explique Martin. “Ma grand-mère avait de l’argent et avait hérité d’un moulin à grains, ainsi que d’un petit vignoble dont les terres sont aujourd’hui très convoitées au Chili. Mon grand-père a travaillé le restant de sa vie au domaine. Mon père, le petit de la famille, a étudié au Chili. Puis il est parti faire son doctorat en histoire à Madrid”.

Une occasion qu’il saisira pour partir à la rencontre de ses racines, et démarrer son travail de recherches généalogiques “sans photocopieuse, ni Internet”. Successivement consul à Bilbo, Barcelone, mais aussi chancelier au consulat du Chili, le père du jeune Martin enchaîne les déplacements et entraîne sa famille avec lui. Plus tard, profitant d’une conjoncture favorable, c’est au Chili que Martin choisira de s’établir pour entamer des études de sociologie.

Au fur et à mesure que les années passent, Martin se politise, se rapprochant peu à peu de la gauche militante, pour finalement adhérer au Parti démocrate-chrétien du Chili, un mouvement centriste qui s’est radicalisé, avant d’en être expulsé lorsqu’est prônée une alliance avec la gauche socialiste et communiste. Le groupe rejeté forme alors le Mouvement d’action populaire unitaire (Mapu), qui prône un rassemblement de la gauche et lutte contre les insuffisances de la réforme agraire engagée sous le gouvernement du Parti démocrate-chrétien. Sous le gouvernement de Salvador Allende (Parti socialiste), Martin participe en tant que responsable de communication pour le ministre de l’Agriculture, Jacques Chonchol. Il a à peine 30 ans.

Le début de l’exil

Le 11 septembre 1973 Augusto Pinochet mène son coup d’Etat et renverse le gouvernement pour instaurer une dictature militaire. Martin a alors un bébé de trois mois. “On pouvait s’attendre à une guerre civile ou quelque chose dans le genre, mais on pensait sincèrement que Pinochet, qui avait déclaré fidélité à Allende, allait rester loyal. ça n’est pas ce qui s’est passé”.

Dès qu’il apprend la nouvelle au petit matin, Martin quitte la maison sur le champ avec sa petite famille. “Un cousin de ma femme vivait avec nous et a choisi de rester. Nous avons appris plus tard que la maison avait été fouillée…” Réfugié chez ses parents qui habitaient alors le centre-ville de Santiago, il fait immédiatement une demande d’asile politique auprès de l’ambassade.

Quelques jours plus tard, sa femme et leur bébé le rejoignent au Honduras, avant de repartir au Pérou, où ses deux sœurs se sont mariées. Ils y resteront jusqu’en 1977. A cette époque, son père l’invite chez lui “car il a une visite”. L’invité en question n’est autre que Julen Madariaga, l’un des cofondateurs d’ETA, qui souhaitait s’entretenir avec des gens de la gauche chilienne. “A ce moment-là, la gauche du Chili était plutôt solidaire avec le Vietnam ou Cuba. Mais avec la dictature, il s’intéressait à nous. De mon côté, je suivais avec attention ce qui se passait au Pays Basque depuis la mort de Franco en 1975. Bien sûr, je n’étais pas au niveau des dirigeants, mais je dirais qu’il y avait un certain appui à gauche des idéaux indépendantistes”.

Durant ses années au Pérou, Martin trouve un poste d’enseignant à l’université et juge le climat “plutôt favorable”. “Mais avec le centenaire de la guerre entre le Chili et le Pérou qui se profilait et la chute du régime progressiste du général Juan Velasco Alvarado, ça s’est rapidement dégradé”.

Dernier voyage

En 1977, le couple cherche à nouveau “un pays”, “tranquille cette fois”, et finit par opter pour le Canada. “En novembre 1976, le Parti québécois avait remporté les élections pour la première fois. Je trouvais qu’il se passait quelque chose d’intéressant là-bas”. Après avoir déposé de nombreuses candidatures, c’est finalement dans le New Brunswick que le couple s’installera jusqu’à sa retraite. Enseignant en sociologie, Martin s’investit aussi au sein de l’organisation de solidarité Développement et paix, dont il sera élu président.

Ses parents, qui avaient gardé l’espoir de leur retour au Chili, voyant la dictature s’installer, ont fini par déménager au Pérou, auprès de ses sœurs. Martin, de son côté, expérimente alors une sorte de quête d’identité, ou plutôt, devrait-on dire, un “sens d’identité multiple”. “Je ne suis plus Chilien. Mais je garde une part de ‘Latino’, donc je ne suis pas tout à fait Canadien ou Québécois. Les années les plus importantes de ma vie, je les ai passées au Pays Basque. Je suis donc aussi un peu européen”.

Dans cette quête d’identité, il demande à son père de marcher sur les traces de leurs ancêtres. Ensemble, ils retournent à Madrid, puis à Barcelone, Bilbo et au Pays Basque Nord. “Avec cette expérience, j’ai approfondi mon sentiment d’appartenance basque. J’ai réveillé cette composante de mon identité que j’avais délaissée pendant que les autres s’éclipsaient peu à peu”. Après cette visite, sa curiosité s’accroît.

A la mort de son père, tout s’accélère. Il achète des dictionnaires pour apprendre l’euskara, et s’inscrit à l’Euskal Etxe de Montréal. Il est désormais le dernier maillon de sa famille à faire le lien avec le Pays Basque.


Cyrielle BALERDI

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