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Langue basque : ce que la standardisation a changé

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03/12/2011

Entretien avec Ricardo RIVERA / Conférence “Making Friends in Basque” à New York

A l’occasion de la Journée internationale de l’euskara, nous publions un entretien avec le chercheur états-unien Ricardo Rivera. Né dans le Maryland d’une mère cubaine et d’un père portoricain, Ricardo Rivera est tombé dans le chaudron basque quand il était petit. De son amour pour les langues en général, et l’euskara en particulier, a germé l’idée d’un projet de recherche original que le jeune doctorant de 23 ans présentait aux Basques de New York le mois dernier, au travers d’une conférence intitulée : “Comment se faire des amis en basque ?”. Derrière cette interrogation, un véritable décryptage sociolinguistique portant sur les conséquences de la standardisation sur l’usage du basque, et plus particulièrement du traitement hika, dont il a fait son sujet de thèse.

Vous êtes né dans le Maryland, d’une mère cubaine et d’un père portoricain… Quels liens vous rattachent au Pays Basque ?

Mes arrière-grands-parents étaient basques. Les deux sont nés dans la région du Goierri en Gipuzkoa. De là, ils ont immigré à Cuba dans les années 1920. Mais ils ont toujours maintenu des liens avec le Pays Basque, et, chaque été, ils emmenaient leurs deux filles (dont l’une allait devenir ma grand-mère) là-bas, pour qu’elles puissent connaître leur famille. Ma mère, elle, est née à Cuba juste avant la révolution de Castro. Quand ses parents se sont enfin décidés à quitter l’île, il était trop tard pour aller aux Etats-Unis. Il leur restait alors deux options : le Mexique ou l’Espagne. Ils ont naturellement choisi d’aller en Espagne, auprès de leur famille. Ma mère a fait sa première communion durant cette période dans la ville de son grand-père, à Albatzisketa. Elle a toujours gardé un souvenir très spécial de ces six mois passés au Pays Basque avant d’immigrer finalement aux Etats-Unis.

Mais comment et pourquoi vous êtes-vous intéressé à la langue basque ?

Quand j’avais douze ans, je m’intéressais déjà aux langues des quatre coins du monde… Et puis ma famille et moi sommes allés au Pays Basque, car ma mère voulait revoir notre pays maternel et rendre visite à ses cousins. Lors de ce voyage, je suis littéralement tombé amoureux de la langue basque. Je la trouvais très singulière, presque indéchiffrable. Apprendre le basque représentait alors pour moi à la fois un défi linguistique et une clef secrète, avec laquelle je pourrais rouvrir un jour l’histoire de ma famille. Tout du Pays Basque m’était alors inconnu, et en particulier la langue.

Où l’avez-vous appris ? L’université de Chicago dispense-t-elle des cours de basque ?

Pas quand j’y étais étudiant : j’ai dû faire une étude indépendante. Mais depuis cet automne, des cours y sont dispensés par la professeure Amaia Gabantxo Uriagereka. Pour ma part, j’ai suivi ce qu’on pourrait appeler une sorte de cours indépendant avec le professeur Karlos Arregi du département de linguistique à l’université de Chicago. Originaire de Bizkaia, cet homme a réalisé de nombreuses études linguistiques sur le basque. Parallèlement, je me suis appuyé sur les livres pour apprendre la grammaire (la série de livres Bakarka m’a particulièrement aidé !). Et puis j’ai fini par l’euskaltegi Maizpide à Lazkao, en Gipuzkoa, où je suis resté un mois. Durant mes études, ce qui m’a paru le plus compliqué était le système verbal. Chaque verbe s’accorde avec tous les éléments de la phrase, c’est-à-dire non pas seulement avec le sujet et le temps comme en français (sujet : je pars - vous partez / temps : je pars - je partais) mais aussi avec les objets directs et indirects, quand il y en a. Il n’y a rien dans la langue basque qui soit aussi complexe que les verbes !

Votre thèse concerne la standardisation de la langue basque. Pourquoi ce choix ?

Une grande partie de mon intérêt pour la linguistique vient du croisement de la langue avec la culture, le milieu où elle se parle. Certes, toutes les langues ont leur propre grammaire, qui peut être enregistrée et catégorisée. Mais les langues sont aussi vivantes et se meuvent en permanence. Elles diffèrent selon le temps où elles se situent, mais aussi selon l’endroit où l’on se trouve. Le français d’aujourd’hui est différent de celui des années 1940, mais le français parlé à Donibane Lohizune (Saint-Jean-de-Luz) l’est aussi de celui de Montréal. Pour le basque, c’est la même chose, sauf que la version standardisée est très récente. Et nous savons très bien que la standardisation change le champ sociolinguistique d’une langue. Ce qui n’était auparavant que des variations régionales, a maintenant une valeur sociale (selon la proximité avec la version standardisée). J’ai donc souhaité étudier de quelle manière ce changement avait affecté la manière dont le basque était parlé, et comment les euskaldun percevaient leur version du basque par rapport au batua [basque standardisé, ndlr]. Je trouvais que l’intérêt de cette problématique était d’autant plus grand que les variétés de basque sont nombreuses pour une région aussi petite.

Vous parlez désormais dans vos conférences de la survivance de “deux basques”. Pouvez vous expliciter ?

En fait, je parle plutôt de deux types de locuteurs de basque. Ce sont les “euskaldun zahar” et les “euskaldun berri” - les “vieux” locuteurs de basque et les “nouveaux” locuteurs de basque. Les vieux locuteurs ont appris le basque pour la plupart à la maison, avec leur famille. Ils parlent une version de basque qui n’est pas le batua, qui est propre à leur ville où village, ou même propre à leur famille. En revanche, les nouveaux locuteurs ont, généralement, l’espagnol (ou le français) comme langue maternelle et ont appris le batua à l’ikastola ou dans un euskaltegi. Pour quelqu’un qui parle basque, c’est une différence plutôt marquée et qui permet de savoir rapidement si notre interlocuteur est un “vieux” ou un “nouveau” locuteur.

Quel impact cette standardisation a eu, selon vous, sur les rapports sociaux entre les euskaldun ?

L’impact de la standardisation sur Euskal Herria est énorme. Pour la première fois dans l’histoire, n’importe qui peut s’inscrire à un cours de basque et apprendre la langue ouvertement. Il y a tout type de médias en basque. Le basque est aussi langue officielle pour le gouvernement de la Communauté autonome basque. Mais tout ça se passe largement en batua. Ça veut dire que quelqu’un qui parle basque depuis son enfance ne comprendra pas facilement un programme à la télé. Il a fallu du temps pour que les Basques puissent s’habituer à cette nouvelle forme de leur langue et l’accepter. Malheureusement, ceux qui n’ont pas eu la chance (le temps, l’éducation, l’argent…) de faire ça se sentent peut-être un peu marginalisés vis-à-vis du dialogue pan-basque qu’a instauré le batua. Les jeunes euskaldun, eux, comprennent ou parlent tous le batua, maintenant.

La standardisation a-t-elle un sens politique ? L’usage du “vieux basque” ou de celui standardisé en a-t-il un ?

La standardisation en elle-même n’en a peut-être pas, mais c’est sûr qu’elle est partie prenante du projet de renforcement de l’identité basque. La standardisation est une manière réelle de faire le lien, de connecter tous les Basques les uns aux autres. Ça fait partie d’un projet d’union politique et sociale. En revanche, que l’on parle basque comme langue maternelle ou pas, il n’y a rien de politique dans ça.

A votre connaissance, est-ce que d’autres langues que le basque ont suivi cette voie de la standardisation ?

C’est très commun, de nos jours, qu’un peuple dont la langue est menacée utilise la standardisation. Pour beaucoup de personnes, une langue standardisée est le symbole d’une “vraie” langue. C’est une notion illogique. Illogique, parce que le langage évolue en permanence. Son dynamisme rend donc toute tentative de contrôle impossible. Mais en même temps, cela permet d’écrire et d’étudier une langue de façon universelle, ce qui, très souvent, participe à son renouveau. Par contre, dans chaque cas, on a pu observer que les locuteurs dont la variété était la plus proche du standard ont acquis une sorte de prestige linguistique (et donc social). Il y a une sorte de dynamique sociale liée au langage qui apparaît avec la standardisation.

Pourquoi avoir concentré votre réflexion sur l’usage du traitement hika ?

J’ai concentré ma réflexion sur l’usage du traitement hika parce qu’il a été très affecté par la standardisation de la langue. Le hika s’utilise presque seulement chez les “vieux” locuteurs, ceux dont le basque est la langue maternelle. De plus, généralement, chaque personne en fait un usage particulier. Beaucoup n’utilisent ce traitement qu’avec leurs frères ou sœurs, ou avec leurs meilleurs amis. Pour donner un exemple concret, une professeure de basque à l’euskaltegi Maizpide m’a expliqué qu’elle ne l’utilisait qu’avec sa sœur, mais que sa sœur l’utilisait aussi avec leur père. Dans son village, seuls les garçons l’utilisaient hors de la maison, tandis qu’au village d’à côté, ils ne faisaient aucune distinction. En réalité, très peu de nouveaux locuteurs de basque maîtrisent les formes verbales correspondantes au hika. Les verbes sont déjà très compliqués et le hika les complexifie encore davantage… Le hika s’est alors présenté à moi comme un prisme à travers duquel regarder et analyser les effets de la standardisation sur la sociolinguistique basque.


Vous dîtes qu’il existe un usage non traditionnel du hika, comme symbole de fierté. Qu’est-ce que cela signifie ?

Ça signifie qu’il y a des personnes qui utilisent hika là où il n’est pas traditionnellement utilisé… Par exemple avec un inconnu à la radio. Ils profitent du traitement comme symbole des vieux locuteurs, du basque non standardisé. Ils répondent au fait qu’il y a maintenant deux langues qui font taire le basque tel qu’il est parlé par les anciens : l’espagnol et le batua.

Le titre de votre conférence est “Making Friends in Basque” (“Comment se faire des amis en basque ?”). Quels conseils donneriez-vous à ce propos ?

C’est une bonne question au Pays Basque, où à chaque fois qu’on s’adresse à une nouvelle personne, il faut se demander si on devrait parler en espagnol (ou en français) ou en basque. Et si on choisit le basque (comme on le devrait autant que faire se peut), est-ce qu’on devrait utiliser hika ou zuka ? Hika est plus difficile à apprendre mais il reste le symbole d’un certain type de locuteurs de basque. Je dirais que le mieux serait d’essayer de s’adresser à de nouvelles personnes en basque, d’abord, et, autant que possible, en utilisant hika ! C’est peut-être beaucoup demander au vu de la difficulté grammaticale, mais les “vieux” locuteurs apprécieront…


Cyrielle BALERDI

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