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Pays Basque

"Les Amazighs et les Basques auraient dû se rapprocher depuis longtemps"

12/11/2011

Lounès BELKACEM / Ex-président du Congrès mondial amazigh

Belkacem Lounès, d’origine kabyle et vivant dans l’Hexagone depuis près de 40 ans, est une figure de la défense du peuple amazigh. A l’invitation de Bakea Bai, il animera une conférence ce samedi matin à 11 heures à la médiathèque de Biarritz, pour parler des printemps dits “arabes” et de la place qu’y ont tenu les Berbères/Amazighs. Ex-président du Congrès mondial amazigh (organisation amazighe internationale) de 2002 à 2011, il en est actuellement le responsable des relations internationales.


Pouvez-vous définir le terme “amazigh” ?

Amazigh est le nom des Berbères en langue berbère et signifie “homme libre”. Il regroupe tous les Berbères, de l’oasis de Siwa en Egypte jusqu’aux îles Canaries. Les communautés et peuples amazighs portent aussi localement diverses dénominations : Kabyles, Chawis, M’zabis, etc., en Algérie ; Rifains, Chleuhs au Maroc, Touaregs dans le désert du Sahara, Guanches aux îles Canaries, etc. Le terme “berbère” vient du latin “barbarus”, nom donné aux Amazighs par les Romains lorsqu’ils débarquèrent en Afrique du Nord trois siècles avant J.-C. Les Turcs et les Arabes l’ont transformé en “barabir” et les Français en “berbère”.

Quels pays sont concernés par les populations amazighes ?

Le pays traditionnel et historique des Amazighs, c’est tout le nord de l’Afrique et le Sahara. Mais avec les différentes invasions étrangères, ils ont été dispersés dans tous les Etats de cette région. Mais le plus grand nombre se trouve actuellement au Maroc (la moitié de la population) et en Algérie (un tiers, dont une majorité de Kabyles). Les territoires occupés par les Amazighs sont aujourd’hui essentiellement les zones de montagne et les espaces sahariens. Il y a également une importante diaspora interne (dans les grandes villes comme Alger, Rabat, Casablanca, Tripoli) et externe (France, Belgique, Hollande et Espagne).

Existe-il des liens entre les différentes populations amazighes des différents pays ? Communiquent-elles entre elles ?

Les distances et les frontières des Etats ont longtemps séparé les Amazighs des différents pays. Mais depuis les années 1990, ils ont pris conscience de la nécessité d’unir leurs forces. Ils ont alors créé dans ce but le Congrès mondial amazigh (CMA) qui est la seule organisation panamazighe internationale. Le dernier congrès du CMA vient d’avoir lieu (octobre dernier) sur l’île de Djerba, en Tunisie. Le téléphone, mais surtout Internet, ont considérablement favorisé le rapprochement des différentes composantes amazighes et facilite la coordination de leurs actions.

Quelles sont les revendications des populations amazighes ?

A l’origine, elles étaient culturelles et linguistiques (reconnaissance de la langue amazighe, son enseignement, etc.). Ces revendications restent, mais d’autres plus politiques se sont rajoutées au fil du temps. Par exemple l’archipel canarien réclame son indépendance et plusieurs régions revendiquent une autonomie, comme les Touaregs, les Kabyles, les Rifains… Les Amazighs ont compris que pour faire vivre leur langue et leur mode de vie, il est nécessaire de prendre son destin en main.

Les populations amazighes se sentent-elles rejetées voire réprimées ? Et si oui, de quelle manière ?

C’est plutôt l’identité amazighe qui est niée, occultée, interdite. Et par conséquent, tous ceux qui se revendiquent de cette identité et la défendent, sont violemment réprimés. Des centaines de personnes ont été tuées, frappées, emprisonnées, exilées. Il y a encore quelques mois, il était interdit de parler amazigh dans les rues de Tripoli et les prénoms amazighs ne sont pas admis même au Maroc et en Algérie. Actuellement, deux étudiants amazighs purgent une peine de dix ans de prison au Maroc. La violence contre les Kabyles est quotidienne en Kabylie en ce moment.

Voyez-vous des points communs entre les populations amazighes et le peuple basque ?

Certains auteurs parlent de l’apparentement entre Amazighs et Basques tant sur le plan linguistique que génétique. Je ne connais pas le degré de validité d’une telle hypothèse, mais ce qui est sûr, c’est que notre combat pour nos langues et cultures et pour notre souveraineté est identique.

La langue amazighe a été récemment officialisée au Maroc. En ressent-on des conséquences ?

Pour le moment, aucun effet. Il faut dire que le parti au pouvoir qui dirige le gouvernement est un parti islamoarabiste qui est raciste et particulièrement amazighophobe. Mais il sera bien obligé d’appliquer la Constitution !

Quels ont été les événements les plus marquants pour les populations amazighes ?

Le printemps amazigh de 1980, lorsque toute la Kabylie s’est soulevée contre l’oppression et la répression algériennes. Le printemps noir de 2001, en Kabylie, lorsque les gendarmes algériens ont tué 126 manifestants qui réclamaient la justice, la liberté, la dignité. Le 1er juillet 2011, lorsque le tamazight (la langue amazighe) a été inscrit comme langue officielle dans la Constitution marocaine. Septembre 2011 : le premier congrès des Amazighs de Libye, qui a réuni 1 200 Amazighs pour réclamer la reconnaissance de leur identité, suivi d’un meeting de 20 000 personnes sur la place centrale de Tripoli, avec des milliers de drapeaux amazighs, pour dire haut et fort : la Libye est aussi et historiquement amazighe.

Pourquoi venez-vous présenter une conférence à Biarritz et pourriez-vous en présenter rapidement le contenu ?

Vous voulez dire pourquoi je ne viens que maintenant ? Oui, c’est vrai que les Amazighs et les Basques auraient dû se rapprocher depuis longtemps mais mieux vaut tard que jamais. Et je viens à Biarritz parce que je suis invité par mes amis de l’association Bakea Bai - Pour la paix en Pays Basque. Au cours de cette conférence, j’essaierai de faire connaître le combat des Amazighs pour leurs droits et faire constater la similitude des situations basque et amazighe. Cela nous donnera envie, j’en suis sûr, de poursuivre et d’approfondir nos relations d’amitié.


Lætitia BREARD

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