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Pays Basque

“On est tous ambassadeurs”

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02/11/2011

Cyrielle BALERDI

Entretien avec Adélaïde DARASPE / Valérie ETCHARREN / Itziar ALBISU / Présidentes d’euskal etxe

Elles ont 26 ans, 30 ans ou plus, et représentent trois des communautés basques les plus importantes d’Amérique du Nord. Adélaïde Daraspe, Valérie Etcharren et Itziar Albisu, respectivement présidentes des euskal etxe de Québec (60 membres), San Francisco (400 familles) et New York (100 membres), se retrouvent aujourd’hui à Donostia, à l’occasion du Ve Congrès mondial des communautés basques, réunissant plus de 80 délégations provenant de 22 pays différents. Quelle est la réalité de ces centres basques nord-américains aujourd’hui ? C’est la question que nous leur avons posée. Tour de piste en trois cas concrets.

C’est votre première participation au Ve Congrès mondial des collectivités basques. Quelles sont vos attentes ?

Adélaïde Daraspe : Je suis en train d’écrire mon texte de présentation. J’espère faire partager mon envie de créer des projets à la grandeur de l’Amérique du Nord. Je voudrais aussi les interroger : comment faire pour sortir du “folklorisme” ? Les Basques de la diaspora ont gardé cette image des XVIIIe et XIXe siècles de deux bergers figés en haut de la montagne, et ils sont en quête de cette réalité rêvée. Notre but est de garder ce cadre mais de l’élargir à la réalité contemporaine. J’espère apporter des idées, mais aussi en prendre beaucoup, notamment d’Amérique du Sud. Enfin, je crois qu’un travail en commun est nécessaire pour répondre à certains défis. Je pense par exemple à la mise en place d’une formation pour nos professeurs de basque, ou au peu d’enfants présents dans les associations…

Valérie Etcharren : Pour nous, c’est une occasion de faire connaissance et de lier des connexions avec d’autres communautés basques à travers le monde. Voir comment ça se passe chez eux, comment ça va avec le gouvernement basque, échanger des idées… C’est toujours bien d’avoir un point de chute où se rencontrer pour de vrai. Partager une journée ou un repas, créer des liens très différents de ceux virtuels. J’ai hâte de voir de quelle manière ils “gardent” la culture basque chez eux !

Itziar Albisu : Ce que j’attends ? Voir des individus avec différents parcours, origines, et d’autres qui ont des ancêtres en commun mais qui ont grandi et vivent depuis longtemps dans un mix de cultures, parfois très éloignées de la basque. Ce congrès est l’expression d’un intérêt commun : la perpétuation de la langue et de la culture basque à travers les communautés au sein desquelles nous vivons, grâce à l’enseignement et au partage de notre savoir.

Quels défis se posent à vous aujourd’hui ?

A. D. : Passer d’une amicale à une véritable association culturelle, plus ouverte sur l’extérieur. Grandir et faire bouger les choses, sans perdre pour autant certains incontournables comme le repas de Noël. Mais le défi permanent reste d’avoir quelqu’un pour motiver les troupes et tout coordonner. Très concrètement, l’un de nos défis chaque année est de savoir si nous allons trouver un professeur de basque par exemple !

V. E. : Le premier challenge, à la base, reste de garder notre culture quand on est entouré de celle américaine. Et ce n’est pas toujours facile ! Tout le monde n’est pas basque de la même manière et le centre doit trouver le moyen de rassembler. Trouver d’autres façons d’exprimer notre culture, de la faire vivre et se réinventer en permanence, voilà notre boulot. Il est aussi primordial de penser à l’avance : comment faire participer les jeunes pour que leur culture reste vivante ? De quelle façon les faire participer ? Si l’on marche en regardant ses pieds, on ne peut pas voir où le chemin va.

I. A. : Notre plus grand challenge est de convaincre les jeunes que cela peut être cool, intéressant et même “sexy” d’être basque. Ceux qui doivent jongler avec deux ou trois cultures différentes doivent comprendre que c’est une richesse pour eux. Une chance. Et qu’ils peuvent tout à fait vivre ces cultures en même temps, sans avoir à choisir. Pour cela, en 2012, nous devrons améliorer notre communication et élargir notre palette d’activités. La bâtisse elle aussi se fait vieille. La liste des réparations ne cesse de s’allonger. Mais le plus important reste d’asseoir la participation de nos membres à nos activités et de partager les responsabilités.

Comment définiriez-vous les relations entre les différents centres basques ?

A. D. : Nous avons plutôt un fonctionnement est/ouest entre centres basques d’Amérique du Nord. Pour l’est, je dirais que Montréal est le centre qui a donné l’impulsion, en organisant, il y a deux ans, un week-end à New York. Depuis, nous gardons des liens assez forts. On a aussi la chance d’avoir deux secrétaires qui voyagent beaucoup, ça crée des liens. Pour l’an prochain, nous essayons de mettre sur en place la plus grande tournée inter-euskal etxe jamais organisée, avec le groupe Kalakan… En tout cas, dans les mois qui viennent, il devrait y avoir plus de liens interassociations qu’il n’y en a jamais eus. Tout seuls, nous ne représentons qu’un simple point. En les reliant, on tisse une toile, où le partage des idées favorise la création et l’apprentissage. Et puis ça met du baume au cœur de ne pas se sentir isolé.

V. E. : Ce sont de bonnes relations. En Amérique du Nord, les 43 organisations basques communiquent beaucoup entre elles. Des réunions sont proposées trois fois par an. Le mois dernier, nous étions 26 membres présents à Montréal. Et beaucoup d’autres choses nous rassemblent : les tournois de mus inter-euskal etxe, les stages de deux semaines pour les jeunes (10-15 ans) où on leur enseigne tout ce qui se rapporte à la culture basque, etc. Avec le sud, les rapports sont moins fréquents.

I. A : Les relations entre maisons basques doivent se multiplier. En tout cas en ce qui concerne EENY. Le fait est que nous nous trouvons au cœur du Tri State Area et qu’il est très difficile de prendre en charge cette responsabilité en plus d’un travail et d’une famille. La communication avec les autres euskal etxe prend du temps, de l’investissement et de l’organisation… Les distances dans notre pays sont grandes. Beaucoup d’entre nous travaillent aussi le samedi. Dès lors, comment imaginer faire six heures de route dans un sens et être de retour le lundi matin ?

Quel type de public accueillez-vous ? Que recherchent-ils ?

A. D. : On a vraiment un public varié. Les anciens veulent plutôt des repas pour se retrouver autour de quelques chants et danses. Il est très important de garder ça pour les gens qui ont vu naître l’association. Après, il y a beaucoup de Québécois curieux ou qui ont simplement un nom basque et qui viennent poser des questions. Ensuite, nous avons les étudiants du Pays Basque venus étudier à Québec un an ou deux. Quoi qu’il en soit, notre public est majoritairement francophone et donc originaire du Pays Basque Nord.

V. E. : De tous les âges. C’est vraiment mélangé. Nous avons une majorité de Basques ou descendants de Basques. Mais les mariages avec les Américains font également entrer beaucoup d’autres cultures au sein de l’euskal etxe. Par ailleurs, certaines personnes viennent simplement parce qu’un jour, elles ont rencontré notre culture et qu’elles en sont tombées amoureuses. Alors nous les “adoptons” comme on dit.

I. A. : La plupart des personnes du club de New York sont des personnes seules, de 30-40 ans et plus. Des professionnels d’origine basque.

Votre euskal etxe a-t-elle beaucoup évolué depuis ses débuts ? Qu’est ce qui a changé ?

A. D. : L’association a beaucoup changé. A l’origine, c’était davantage une amicale. Aujourd’hui, elle a pris une tournure plus culturelle. Et on essaie de faire toujours plus ! Nous organisons par exemple des soirées-conférences pour amener les gens du Québec à s’intéresser à notre culture selon leurs goûts (chasse, pêche, gastronomie, voyage, etc.). Le but n’est pas de se retrouver pour s’entendre dire “On est content d’être basque”, on s’en fiche. Nous devons avoir un rôle d’entraide et être les ambassadeurs de notre culture ici, au Québec.

V. E. : L’euskal etxe de South San Francisco a ouvert il y a 30 ans. Notre centre a été financé et construit par des membres de la 3e génération. C’était surtout une excuse pour se retrouver entre personnes du même coin pour essayer de garder ce qu’ils avaient à la maison (repas, réunions, danses, et surtout pelote). Le véritable déclencheur dans la construction du centre a été la destruction de l’unique fronton municipal par la ville. Dès lors, on a cherché un autre fronton à construire, et c’est autour de ce projet central que l’idée a grandi petit à petit. Aujourd’hui, la structure est restée la même mais la maison continue de se développer. Nous proposons désormais une dizaine d’activités. D’une place pour se retrouver, elle est aussi devenue une place pour apprendre.

I. A. : Lorsque l’euskal etxea de New York a débuté, c’était un centre de bienfaisance, animé par des bénévoles, qui servait principalement à soutenir les familles en difficultés. Puis le type et le nombre de migrants ont évolué et l’état d’esprit des bénévoles a changé. La maison s’est peu à peu convertie en centre de loisirs. L’explosion économique des années 1980-1990 et du début des années 2000 au Pays Basque a quasiment stoppé les flux migratoires. Les membres d’origine ont vieilli et les retraités partageaient leur temps libre entre le Pays Basque, auprès de leur famille d’origine, et ici, avec leurs enfants et petits-enfants. Malheureusement, notre centre a vieilli avec eux. Pas seulement physiquement mais aussi culturellement. Nous allons devoir ouvrir nos portes et créer une fusion entre l’ancien et le nouveau pour trouver un second souffle.

Quelle place a l’euskara dans ces maisons à l’autre bout du monde ?

A. D. : L’euskara a une place importante, même si ça n’est pas le langage majoritaire. Il y a un paquet de jeunes qui ne le parlent pas, mais ils viennent prendre des cours. Au conseil d’administration, nous sommes deux sur cinq à le parler couramment.

V. E. : L’euskara est toujours parlé. Une bonne partie des membres le parle encore. Et pour ceux qui n’ont pas pu l’apprendre étant petits, nous dispensons des cours. La véritable question reste les jeunes, qui le parlent peu. La prochaine étape sera donc, sans doute, de monter des cours pour les petits et de ne pas attendre qu’ils soient adultes pour faire cette démarche.

I. A. : L’euskara est connu de la plupart de nos membres et est enseigné aux autres.

Pensez-vous que les centres culturels soient une sorte de vitrine du Pays Basque à l’étranger ?

A. D. : Qu’on le veuille ou non, c’en est une. Même quand on est seul à l’étranger, on nous pose sans cesse la question de notre provenance. On est tous ambassadeurs de la culture d’où l’on vient. Et quand on forme une association, encore plus. Nous sommes par exemple invités dans les médias pour en parler. Au-delà d’un sentiment d’appartenance, cela nous oblige à mieux la connaître et à s’intéresser.

V. E. : Je dirais plutôt que nous sommes une vitrine des Basques américains. Nous ne nous sentons pas éloignés du Pays Basque, mais à l’extérieur du pays, ça demande plus d’efforts d’être basque et de le montrer. Quelqu’un qui vient du Pays Basque aujourd’hui va sûrement trouver nos fêtes un peu drôles. Mais c’est parce que nous sommes obligés de faire plaisir à tout le monde… Les vieux Basques, par exemple, n’aiment pas les mêmes choses (musicalement…). Finalement, nous sommes peut-être un miroir de ce qu’était le Pays Basque d’antan, mais en gardant quelques reflets de ce qu’il est aujourd’hui. En tout cas, nous nous battons pour qu’il ne reste pas un pays de mémoire.

I. A. : New York est une ville multiculturelle en perpétuel changement. Chaque culture, ethnie ou classe sociale apporte quelque chose aux autres. Je pense que ces influences, chez nos membres, participent aussi au caractère particulier et à la personnalité de notre centre.

Au-delà de l’aspect convivial et culturel, y a-t-il chez vous une volonté de participer à la vie du Pays Basque ?

A. D. : Oui, clairement. pour ma part, j’ai pris contact avec le Musée basque de Bayonne pour développer des projets concrets avec eux. Les jeunes sont motivés pour participer à cette vie active. Ils sont prêts à s’engager bénévolement pour développer des projets liés au Pays Basque. Leur but n’est pas seulement de faire la fête à la maison basque, mais aussi d’en apprendre plus sur leur culture. Deux de nos jeunes travaillent par exemple à promouvoir Iparraldeko Konpilazioa.

V. E. : Disons que nous nous tenons au courant de ce qui arrive. La majorité de nos membres ont encore de la famille là-bas. Mais comment participer à la vie sur place en étant si loin ? Je pense que chacun a sa manière. Il y a ceux qui rentrent chaque année, ceux qui suivent assidûment les parties de pelote… J’appellerais davantage ça regarder plutôt qu’échanger.

I. A. : Je crois que venir à la maison basque nous amène plus près du Pays Basque. Dans un sens, ça nous ramène “à la maison”…

Comment envisagez-vous le futur ?

A. D. : Notre but premier est d’obtenir un siège social. Pour l’instant, tout ce dont nous disposons, c’est d’un bureau coupé en deux par un mur et nous devons louer une salle à chaque fois que nous organisons un événement ! Je voudrais que l’on ait un lieu encore plus représentatif de la dynamique du Pays Basque, avec des expositions, des choses qui font l’actualité là-bas, et idéalement, y greffer un trinquet. C’est un gros manque ici.

V. E. : Dans la continuité. On travaille pour, en tout cas. Que le centre devienne quelque chose de riche culturellement parlant, et que nos enfants et petits-enfants s’y sentent aussi bien que nous aujourd’hui. Qu’ils se sentent à la maison. Je crois qu’il est important de connaître le folklore, mais la clé pour garder notre culture reste les échanges. Il faut continuer de multiplier les échanges avec le Pays Basque et les autres communautés. C’est un pont nécessaire pour ne pas devenir un îlot de mémoire, isolé.

I. A. : Notre maison devrait être plus moderne, plus indépendante financièrement, et l’euskara y être entendue régulièrement. Elle devrait avoir une permanence durant la semaine, accueillir chaleureusement les gens et leur apporter de l’aide en cas de besoin. Et surtout, donner envie d’y revenir.

Selon vous, ce que l’on nomme “la huitième province” du Pays Basque est-elle suffisamment reconnue ?

A. D. : Pour moi, la huitième province, ça ne signifie pas grand-chose. Nous sommes très éclatés, alors comment dire que nous représentons une même entité ? Je pense que les gens au pays portent un regard intéressé sur nous. Je ne me sens pas du tout en manque de reconnaissance. Par contre, je pense qu’il y a une méconnaissance de ce que nous sommes vraiment. Ils ne savent pas comment ça fonctionne. Une euskal etxe n’est pas un Pays Basque miniature. C’est quelque chose fait de bric et de broc qui finit par avoir sa propre existence, plus singulière.

V. E. : Ici, on en parle tout le temps. On sait qu’on est la huitième province. Pour nous, c’est une façon de se sentir inclus et de ne pas se retrouver “sans pays”. On se sent vraiment basque en extérieur. Après, je crois que les gens du pays connaissent notre existence. Mais ça n’est qu’en venant nous voir qu’ils nous comprendront mieux.

I. A. : Je pense qu’au Pays Basque, les gens ne connaissent pas assez ce que représente la huitième province. Les nouvelles générations devraient étudier davantage ce phénomène, connaître les raisons qui ont poussé les populations à partir, et, dans de nombreux cas, à quitter leur foyer et leur famille pour chercher un meilleur futur. Et quel effet leur expérience a sur l’identité des communautés qu’elles ont formées en terre nouvelle. Je pense que ça permettrait une meilleure compréhension des choses, et ça changerait peut-être leur regard sur les migrants, qu’ils soient basques ou pas.

Pensez-vous que la communauté basque mondiale a un rôle à jouer (ou une position à prendre) au regard des récents événements qui ont secoué l’actualité du Pays Basque ?

A. D. : On est déjà pas mal en train de passer à côté. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes éloignés de la réalité quotidienne du Pays Basque. Les choses ne s’arrangeront pas de l’extérieur. Notre rôle n’est pas dans le “positionnement” personnel, mais plus dans la réflexion et l’information au sein de la diaspora. On ne peut pas être apolitique quand on demande des subventions à un gouvernement…

V. E. : On est apolitique et on est obligé de l’être. La neutralité fédère. Ça ne veut pas dire que certains ne s’y intéressent pas, mais nous ne sommes pas assez nombreux pour nous permettre de nous diviser sur des questions politiques. Nous restons donc tournés vers la culture, du moins en ce qui concerne les centres des Etats-Unis. Et puis en ce qui me concerne, je crois que nous ne pouvons parler de politique dans un pays que l’on n’habite pas. C’est là-bas que l’on en ressent les effets au quotidien. Ce débat n’aura pas de place pour les délégués des Etats-Unis au congrès en tout cas. Pour les autres, je ne sais pas.

I. A. : C’est presque impossible aujourd’hui, voir depuis 15 ans déjà, de ne pas entendre parler du Pays Basque. Internet nous a beaucoup rapprochés. Les journaux, Facebook ou Twitter ont facilité le partage de l’information. Qu’on le veuille ou non, nous suivons depuis 20 ans les changements politiques et économiques qui se produisent au Pays Basque et nous nous forgeons une opinion. En ce qui me concerne, je crois que tous les Basques, qu’ils soient au pays ou ailleurs, sont les protagonistes d’un jour aussi historique. Ne l’oublions pas.

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