Culture
Zinemaldia se fait tailler un costard

29/09/2011
Idoia ERASO et Carole SUHAS
Entretien avec Arturo RIPSTEIN / Réalisateur mexicain
Qu’il le veuille ou non, Arturo Ripstein est une des vedettes du festival Biarritz Amérique latine. Bien loin de l’optimisme de son voisin argentin Ricardo Darín, le réalisateur mexicain n’est pas très enthousiaste quant au paysage cinématographique latino-américain. Et il l’est encore moins sur sa sélection récente au Zinemaldia de Donostia.
Votre dernier film Las Razones del Corazón est en sélection officielle long-métrage à Biarritz, après l’avoir été à Donostia, où vous étiez considéré comme le “favori”. Finalement, il en a été autrement…
Il est plus facile de gagner un festival que d’entrer dans la compétition parce que lorsque l’on présente un film pour une éventuelle sélection, il est en compétition avec 200 ou 300 autres. Au final, il en reste seulement 16, il est donc plus facile d’obtenir quelque chose parmi ces seize-là.
Bien sûr, il y a le terrible obstacle du jury, et dans le cas du dernier festival de Donostia, il était lamentable. Avec une actrice qui n’était jamais sortie de Pennsylvanie (Frances McDormand) ; des gens qui n’ont jamais regardé un film avec sous-titres car ils ne savent pas les lire ; un réalisateur mexicain (Guillermo Arriaga), c’est-à-dire un ennemi personnel du fait qu’il soit mexicain. La mégalomanie fait que tous les autres n’existent pas, que la “merde” qu’on écrit peut ressembler à de l’or.
La célébrité se confond très facilement avec le talent, elle est un produit de la publicité, et cet individu est doté d’un talent inégalé pour l’autopromotion. Pour ce qui est d’Alex de la Iglesia, il n’a pas oublié que je lui ai raflé le prix de la Concha d’or lors d’une édition. Une photographe inconnue (Sophie Mantingeux) et un réalisateur danois inconnu aussi (Bent Hamer). Et deux actrices “merdiques” (Bai Ling et Sophie Okonedo). C’est un jury lamentable, la direction du festival commence mal.
Avez-vous davantage confiance en le jury de Biarritz ?
Ce sont des personnes plus solides incontestablement. Ça ne m’intéresse pas de gagner ou de perdre, même si comme tout le monde il ne m’est pas agréable de perdre, mais au moins il n’y a pas de pseudo-actrices. Il n’y a pas de pitreries. Ce fut une déception très sérieuse. Un membre du jury, qui est-il et qu’a-t-il fait, ce type qui dit que le premier film qu’il a vu “c’était quand j’étais modèle, à 18 ans”. Ce n’est pas possible. Il faut être sérieux. C’est “sous-normal” que ce festival fasse partie des cinq plus gros d’Europe.
Parlons maintenant de vos Razones del Corazón, version de Madame Bovary. D’où vous vient ce projet ?
L’inspiration vient d’où elle peut. On décide de faire un film, alors on commence à tirer des fils de tous côtés. Il y a des bonnes et des mauvaises idées, les bonnes sont celles qui te semblent inévitables. A un moment, je crois que moi ou Paz [Alicia Garciadiego, la scénariste, ndlr] a dit : “Nous allons faire Madame Bovary, nous allons la revisiter”. C’était il y a plusieurs années de cela et immédiatement ce projet est devenu très important pour nous.
Nous voulions voir ce que pouvait penser Madame Bovary au fond d’elle-même, parce que la seule condition que j’ai posée à Paz était “Faisons une Madame Bovary, mais sans lire de nouveau le roman”. Paz l’avait lu alors qu’elle était très jeune et moi aussi, vers 17 ou 18 ans. C’est une histoire qui m’avait beaucoup plu et marqué. Je lui ai dit “Nous allons le traduire, mais sans le lire. De quoi te souviens-tu ?” Bien sûr, nous nous rappelions de la mort d’Emma, mais le roman de Flaubert a des centaines de pages et nous ne nous en souvenions pas. Nous avons écrit cette version à partir du souvenir, à partir du présent.
Dans ce film, c’est une récurrente, vous tournez en noir et blanc. Pourquoi ce choix ?
Parce que le blanc et noir représente pour moi la fiction. Je suis fils de producteur, et depuis tout petit, j’ai vu des films en noir et blanc, plus particulièrement des années 1940, un film de Luis Buñuel qui m’a énormément marqué, c’était merveilleux. C’était en noir et blanc. Comme tous les cinéastes de ma génération, c’est cette image qui constitue notre mémoire. Et puis mon pays est en couleurs, la fiction en noir et blanc pour lui donner une structure. De plus, le type de dialogues du film, faussement quotidiens, convenait bien à la fausse réalité du noir et blanc.
Le passage à l’ère digitale et la possibilité d’allonger les plans, ce qui est l’une de vos caractéristiques cinématographiques, doit beaucoup vous plaire…
En effet, à moi, énormément. Ce changement digital a permis le développement du cinéma latino-américain et il n’y a plus besoin de beaucoup de moyens pour faire des films.
Le vrai problème, c’est que quantité de jeunes ne veulent pas se mettre à travailler sur ce format. L’histoire du cinéma est sans aucun doute celle de ses changements technologiques. Le cinéma est passé de l’orthochromatique au chromatique, du silencieux au sonore, du noir et blanc à la couleur, du son mono au stéréo. C’est la manière de faire des films aujourd’hui qui avance naturellement.
Le problème, c’est qu’une série de jeunes qui a commencé le cinéma avec le format des vieux réalisateurs va à l’école (moi, je n’ai pas été à l’école, je suis totalement autodidacte), et fait ses exercices avec une petite caméra. Ils sortent de là avec leur petit papier leur affirmant qu’ils sont réalisateurs de cinéma, ils déclarent qu’ils veulent continuer de travailler avec la même caméra, mais qu’ils veulent aussi un camion, des projecteurs et beaucoup de monde ; des câbles pour le sol ; ma chaise avec mon nom. Ils aiment ces choses qui sont les obstacles et le poids de la réalisation d’un film.
Aujourd’hui, les techniques se démocratisent, celui qui ne filme pas c’est qu’il ne le veut pas. Tu peux le faire avec des amis, sans budget, comme ça. Cette démocratisation fait qu’il y a une quantité monumentale de projets, une quantité monumentale de “merde”, mais sous la “merde”, il y a quelques perles qui montrent le chemin et ce qu’est la sincérité, la vérité, et bien.
Apercevez-vous de nouveaux génies à l’horizon ?
A Mexico, ce qui changé depuis que j’ai commencé, c’est que maintenant, il y a une industrie cinématographique avec un public, avec de l’offre et de la demande. Maintenant, bien sûr, le cinéma mexicain, et latino-américain en général, celui de nos pays, existe à travers quelques auteurs, les meilleurs comme les pires.







