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Sujet à la une

"L’imagerie touristique actuelle renvoie à une vision de la culture basque du XIXe"

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23/08/2011

Pierre MAILHARIN

Entretien avec Cendrine LAGOUEYTE / Docteur en ethnologie

Depuis les années 1950, des organismes locaux se chargent de promouvoir la destination touristique “Pays Basque Nord”. Quelle représentation de celui-ci ont-ils contribué à forger ? Comment ce rendu collectif est-il perçu par les habitants eux-mêmes ? Cendrine Lagoueyte, docteur en ethnologie, s’est penchée sur la question lors de sa thèse, réalisée entre 2005 et 2009. Jeudi dernier, à la médiathèque de Biarritz, la jeune chercheuse a dévoilé quelques bribes de ce travail instructif.

Quel était l’objet exact de votre thèse ?

Il s’agissait d’analyser de quelle façon est construite l’imagerie touristique du Pays Basque. A la médiathèque, j’ai seulement abordé l’un des aspects de cette question, à savoir l’usage des motifs dans cette imagerie.

Comment avez-vous procédé d’un point de vue méthodologique ?

A l’époque où j’ai commencé ce travail, j’étais à Montpellier. J’ai envoyé des questionnaires à beaucoup d’offices de tourisme. Ensuite, je me suis installée à Bayonne, ce qui m’a permis d’enquêter sur place. J’ai rencontré des directeurs d’office de tourisme. J’ai effectué le tour des sites et musées du Pays Basque. Et j’ai assisté à des manifestations et des spectacles culturels. Chaque fois en étudiant toutes les images utilisées.

A quelle(s) conclusion(s) avez-vous abouti ?

L’imagerie touristique actuelle renvoie à une vision de la culture basque du XIXe, forgée autour du chant, de la pelote, de la danse, de la tradition. Certains habitants reprochent à cette représentation d’être réductrice, stéréotypée. En même temps, d’autres la justifient en disant qu’il s’agit de caractéristiques “essentielles” de la culture basque. Il y a un paradoxe au sein même de la société locale, entre deux façons de voir la culture. L’une “essentialiste”, la culture basque étant considérée comme quelque chose de figé, défini au XIXe siècle. L’autre “constructiviste”, pour qui la culture évolue en même temps que la société. Les partisans de cette dernière lecture estiment que l’image devrait être davantage axée sur la création artistique.

Qu’avez-vous relevé d’autre ?

On a tendance à croire que l’image produite vient de l’extérieur. On rejette la faute sur le tourisme. Mais la vision actuelle de la culture basque est créée par des habitants du Pays Basque eux-mêmes : les personnels des offices de tourisme, les hébergeurs, les restaurateurs… Et les budgets sont votés par des élus locaux. Au final, l’offre touristique réelle est assez traditionnelle : les Basques qu’il faut rencontrer sont les bergers et les pêcheurs. Enfin, cette imagerie touristique s’auto-entretient. C’est l’histoire de la poule et de l’œuf. L’image produite par des habitants se trouve réappropriée par les mêmes habitants.

Dans le détail, que recouvre l’imagerie “essentialiste” ?

On trouve trois motifs principaux : l’océan, la montagne et la fête. La culture basque, elle, est incarnée par la pelote, la danse en costume traditionnel, le chant choral, la gastronomie et l’idée que tout est prétexte à faire la fête.

Et l’imagerie “constructiviste” ?

Des choses qui ne font pas forcément rêver d’un point de vue touristique. On va jouer sur un niveau symbolique, sur la création artistique et musicale contemporaine. On met par exemple en avant le musée Guggenheim. Même s’il n’expose pas d’artistes locaux, il est un lieu de création du Pays Basque.

Quels sont les motifs concrets utilisés par les organisations touristiques ?

Le makila, le fromage, la maison et la croix basque… C’est ce qu’on appelle les signes de l’imagerie. Ils ont un sens premier, symbolique. Prenons l’exemple de l’imagerie touristique dans un magasin de souvenirs. Sur une carte postale, on voit un homme qui fabrique une chistera. Derrière cette image, on veut insister sur l’artisanat, cette idée qu’au Pays Basque “tout date de la nuit des temps”. On valorise l’aspect traditionnel. Sur une autre carte postale, on voit un joueur de cesta punta. Il est montré dans sa vraie tenue, pas avec un chemisier blanc et des espadrilles. On essaie dans ce cas d’intégrer des éléments de modernité.

L’imagerie touristique du Pays Basque est-elle différente entre l’intérieur et la côte ?

Oui. La plupart du temps, lorsqu’on parle de la côte, on renvoie une image dynamique, urbaine. L’intérieur est décrit comme paisible, rural, traditionnel. Ce qu’il faut aussi noter, c’est que dans l’imagerie touristique, entre la montagne et l’océan, il n’y a pas d’intermédiaire. Tous les territoires du Bas-Adour et une partie de la Basse-Navarre n’existent pas.

L’image de la culture basque a-t-elle évolué depuis le XIXe ?

Pas beaucoup. On retrouve à peu près les mêmes motifs sur le Pays Basque, ceux d’un territoire toujours rural, traditionnel et très valorisé. Deux ou trois éléments sont venus se rajouter, comme le surf depuis les années 1950-1960. Mais celui-ci n’est pas rattaché à la culture basque. Dans les textes, il est identifié à la culture locale. On n’arrive pas à lui rattacher de nouveaux motifs. De la même manière, le rugby, qui n’est pas typiquement basque, fait partie de la culture locale - on parle aussi d’art de vivre - laquelle englobe la culture basque.

Les offices de tourisme sont-ils les mieux à même de définir ce qu’est la culture basque ?

Les communicants touristiques s’inspirent de ce que proposent les hébergeurs, les restaurateurs… Leur travail est de parler de la culture basque, d’attirer les touristes, de les inciter à consommer localement. Ils vont prendre les définitions qui existent déjà, aller voir sur le site de l’ICB. Ils ne sont pas là pour faire bouger les choses. Quand on regarde dans le détail l’offre touristique, on s’aperçoit que certains festivals ou manifestations refusent d’apparaître dans le programme des offices de tourisme.

Les critiques à leur encontre seraient donc un peu injustes ?

Ils sont coincés. Et puis, l’image qu’ils proposent convient aux élus. Les collectivités territoriales financent les offices de tourisme et le comité départemental du tourisme. Du coup, les gens assimilent ces derniers à des services publics, qu’ils ont payés avec leurs impôts. Ce qui les rend plus critiques à leur encontre. Quand un producteur de piment se croit obligé de mettre sur son produit un couple de danseurs traditionnels, cela va être perçu par certains comme ridicule, inutile. Mais en même temps, on va dire qu’il fait ce qu’il veut avec son argent. Enfin, beaucoup de gens qui le critiquent ne s’investissent pas dans le tourisme. En gros, on le méprise, mais on ne fait rien pour changer les choses.

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