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Pays Basque

"Il faut se battre pour conserver la mémoire et préserver la culture"

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06/08/2011

Béatrice MOLLE

Entretien avec Adélaïde DARASPE / Présidente de l’Euskal Etxea de Montréal et doctorante en histoire

Adélaïde Daraspe, c’est du soleil en bouteille. Une énergie sereine irradie de cette jeune femme de 26 ans. Originaire d’Urrugne, elle part au Québec en 2006 préparer un mastère d’histoire et s’implique dans la vie de l’Euskal Etxe de Montréal dont elle est la présidente depuis 2009. Elle prépare parallèlement une thèse de doctorat qu’elle présentera en 2013 sur l’identité alimentaire au Pays Basque du XVIIIe siècle à nos jours. Elle est aussi connue pour la confection de gâteaux, extraordinaires, qu’elle réalise à la demande. Bouffée d’air pur dans la torpeur estivale.

Quel est votre parcours, Adélaïde ?

Je suis née de parents non-bascophones, j’ai été à l’ikastola de Hendaye en primaire, puis au collège de Seaska à Cambo. Ensuite, je suis rentrée au lycée Saint-Thomas de Saint-Jean-de-Luz. J’ai ensuite obtenu une licence d’histoire à Bordeaux. C’est dans cette ville que j’ai eu mon premier contact avec les Euskal Etxe, où j’ai donné des cours de basque. J’ai décidé de partir au Québec en 2006 pour préparer un mastère et un doctorat à Sherbrooke, en collaboration avec l’université de Tours et l’Institut européen et des cultures de l’alimentation. Cela me permettra d’obtenir un diplôme européen et international.

Parlez-nous de votre implication au sein de l’Euskal Etxea de Montréal…

Je suis bascophone et c’est en étant étudiante à Bordeaux que j’ai eu mon premier contact avec la diaspora. Je me suis rendu compte que l’on peut être à 200 km et avoir besoin de se retrouver. J’ai commencé à réfléchir sur un sujet de mémoire et de thèse et j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un qui travaille sur les projets immatériels. Il fallait partir au Québec, et à Montréal j’ai été accueilli par l’Euskal Etxe. J’ai commencé là aussi à donner des cours de basque, puis je m’occupais de rédiger les demandes de subventions auprès du gouvernement basque. Car à Montréal, l’Euskal Etxea compte 60 membres. La plupart âgés et ne maîtrisant pas le batua, ou plus jeunes et ne sachant pas l’euskara. Je pense que j’ai rendu des petits services multiples et je suis présidente de l’Euskal Etxea depuis 2009.

En quoi consiste cette fonction ?

Cela me prend beaucoup de temps, beaucoup ne comprennent pas, car c’est entièrement bénévole. Il y a une équipe où tous les âges se côtoient. Nous avons deux vice-présidents âgés, d’autres plus jeunes. Et c’est merveilleux de travailler ensemble, c’est une très belle expérience humaine. Au départ, il n’y avait que des repas et un atelier danse. Maintenant, nous essayons aussi d’organiser des soirées-conférences une fois par mois. Cela permet de créer des échanges. Dernièrement, une jeune gipuzkoar de 16 ans, Ane, qui est à Montréal pour apprendre le français et donne des cours de txalaparta, a fait une conférence sur la musique basque. Lorsqu’elle a abordé le rock basque et son groupe fétiche, Berri Txarrak, 50 % de l’auditoire n’écoutait pas. Nous leur avons demandé : “C’est quoi la musique basque pour vous ?”. “Les chorales, le trikitixa”, ont-ils répondu. Au final, ils ont écouté Berri Txarrak et les paroles des chansons. C’est un peu cela Euskal Etxea, apprendre sur sa propre culture. Par ailleurs, les 16, 17 et 18 septembre, nous fêtons les 15 ans de l’association et pour l’occasion Nabo (North American Basque Organisation), qui est une association qui regroupe toutes les Euskal Etxe d’Amérique du Nord et du Canada, organisera une réunion chez nous. Cela sera la première fois qu’il y aura cette réunion dans l’Est du continent américain. Il y aura des tas d’animations et deux groupes de musique du Pays Basque Nord viendront nous faire danser : Kalakan et Takatun.

Il y a un parallèle entre votre activité de présidente d’Euskal Etxea et vos études en doctorat ?

Je suis très vite tombée amoureuse de la culture et de la mythologie basque. Et je pense que c’est important pour la culture basque qu’il y ait des chercheurs. Le monde change mais le peuple basque et la langue ont subsisté. Il ne faut pas avoir peur, mais il faut se battre pour conserver la mémoire et préserver la culture.

Le sujet de votre thèse est l’identité alimentaire au Pays Basque du XVIIIe siècle à nos jours. Pouvez-vous nous expliquer ?

Au Pays Basque, nous présentons beaucoup notre identité à travers la nourriture. Il y a un consensus autour de cela. La cuisine basque, comme toutes les autres cuisines, est en perpétuelle évolution et en observant l’alimentation, on peut voir l’évolution de la culture. Dans mon travail, je réalise des enquêtes orales et consulte les archives historiques de Bilbo, Gasteiz, Donostia et Baiona. Ce sont des expériences de vie, aussi : une amatxi de Garai va m’apprendre beaucoup à travers sa manière de cuisiner. Le geste quotidien de manger est le produit de traditions historiques et dit beaucoup sur notre identité.

Il paraît que vous réalisez aussi de somptueux gâteaux pour des anniversaires ou autres événements. Des sculptures, nous a-t-on dit…

J’ai toujours adoré manger et cuisiner et je suis d’une famille où cela compte beaucoup ! Mon premier gâteau décoré, je l’ai fait à 16 ans pour l’anniversaire de mon frère : c’était un train décoré avec des morceaux de chocolat. J’aime les travaux manuels et au Canada, un temps, j’en ai fait un petit business avec des animations dans les anniversaires. Maintenant, je n’ai plus trop le temps. Dernièrement, j’ai réalisé un gâteau en forme d’appareil photo pour une pendaison de crémaillère chez une photographe.

Comment voyez-vous l’évolution de la cuisine en Pays Basque ?

Si l’on parle de nouvelle cuisine basque, j’ai rencontré Arzak dernièrement et lui-même m’a dit qu’il faisait de la cuisine extrêmement enracinée avec des produits locaux. La tradition reste, même si les choses changent. Et je suis toujours étonnée, dans cette haute gastronomie basque, combien est grande la collaboration entre cuisiniers basques. Il y a beaucoup moins de concurrence qu’ailleurs. Je relie ce comportement avec les recherches que je fais : au XVIIIe siècle, les témoignages des voyageurs venant en Euskal Herri insistent sur la sérénité des gens. Il n’y avait rien, mais il y avait de l’entraide, donc, forcément, moins d’angoisse. C’est l’habitude de travailler à plusieurs. Globalement, dans mes travaux de recherche, je suis très libre. J’ai, certes, des obligations universitaires. Là, je suis en pleine collecte d’informations. En fait, pour réaliser ce travail, il faut aimer le contact et les gens.

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