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Sujet à la une

"Il y a toujours de la place pour celui qui a des idées, la ténacité et l’envie"

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25/06/2011

Béatrice MOLLE

Entretien avec Patxi NOBLIA / Président du conseil de surveillance de Sokoa

Pessimiste réaliste. C’est ainsi que Patxi Noblia se qualifie au hasard d’une phrase de l’interview. Pour les 40 années de l’entreprise Sokoa dont l’assemblée générale aura lieu aujourd’hui à la salle Abbadia de Hendaye, nous avons voulu l’interroger sur la genèse de la création de cette entreprise de sièges de bureau qui emploie aujourd’hui 232 personnes. En 1971, ils étaient trois, dont l’épouse de Patxi, Pantxika. Patxi Noblia, actionnaire fondateur et instigateur de cette entreprise, est aujourd’hui à la retraite, mais demeure président du conseil de surveillance de Sokoa. Il n’a rien d’un homme d’affaires arrogant et sûr de lui. Renfermé, diront certains, limite un peu bougon. Hypersensible selon d’autres. Avec des traits d’humour incisifs. Et l’on pense à la citation de Boris Vian qu’il pourrait peut-être faire sienne : “L’humour est la politesse du désespoir”. Abertzale, Patxi Noblia a connu tous les soubresauts inhérents à la vie politique, sociale et culturelle du Pays Basque Nord.

Sokoa a été créée en 1971. Quel était votre parcours avant cette création ?

Dans ma famille, on m’a toujours mis dans la catégorie économique. Les marchands de soupe n’ont pas beaucoup à étudier. Dans mon petit cursus militant, c’est toujours moi qui étais chargé de récolter les sous. A partir de 1968, date de mon mariage, il fallait gagner sa vie. J’avais fait plus d’études basquistes que d’études universitaires. Bref, je n’avais pas de gros bagages. Il y avait à Pacy-sur-Eure, en Normandie, une usine de chocolat qui appartenait à mon père. Elle employait une trentaine de personnes. Je me suis occupé de la gestion de l’entreprise et de la partie commerciale. Cela a duré un an et demi, car je n’étais pas un “Normand historique”.

J’ai souhaité ensuite intégrer une entreprise qui appartenait à mon père et à mes oncles à Cambo, mais cela n’a pas été possible. De retour au pays j’ai donc commencé à chercher du boulot. C’était l’été 1970, il y avait un petit chef d’entreprise de Donostia qui s’appelait Galdeano, cousin de Ramuntxo Camblong. Il présentait des produits qu’il vendait à la Foire de Bayonne et cela m’intéressait.

Ce fut donc le déclic pour la création de Sokoa ?

A partir de ce moment-là, fin 1970, début 1971, nous avons eu une réunion à l’hôtel Arintasuna et selon mon habitude j’ai demandé 500 francs à chacun pour une étude de produits. A l’issue de cette étude, nous avons réuni un capital de 40 000 francs auprès des Nordistes (Pays Basque Nord), plus 50 000 francs provenant d’actionnaires sudistes (Pays Basque Sud). Ces fonds du Sud attendaient l’autorisation du démarrage de Sokoa pour pouvoir être transférés. Il y avait un bâtiment désaffecté depuis plusieurs années qui abritait la société Elkar à Hendaye. Nous avons démarré en louant le bâtiment, j’étais le gérant et Jakes Abeberry le mandataire du local. L’idée de l’entreprise était en conformité avec mes idées générales. Il s’agissait de développer une activité économique basée sur une complémentarité entre le Nord et le Sud. Le Sud apportait les capitaux. Aujourd’hui, les Sudistes sont à 11 % du capital. En 1971, ils étaient à 55 %.

C’était donc un acte militant ?

Disons que c’était une sortie professionnelle en conformité avec mes idées. Mais cela n’était pas militant, même si cela consistait à créer de l’emploi. A l’époque, c’était la période franquiste. Donc cela impliquait qu’il fallait forcément embaucher des fils et des cousins du Sud…

Il y a l’épisode en 1986 de la découverte de la cache d’armes dans les locaux de l’entreprise. Lorsque vous passez votre première nuit en prison, quel est votre sentiment ?

Je suis relativement calme de tempérament, c’était pour moi une trahison. Je ne m’attendais pas à ce “cadeau” dans l’entreprise. Certes, pour certains cela pouvait rendre service, une partie des employés vivait sur place, c’était un contexte particulier, il y avait les attentats du GAL. Personnellement, je me sentais innocent. Je tiens à dire que le responsable a assumé sa responsabilité et a été parfaitement correct.

Aujourd’hui, que diriez-vous à un jeune, ce que vous étiez à l’époque, qui désire créer une entreprise ?

Dans ce bas monde, il y a plus de catastrophes que de points positifs, mais il y a toujours de la place pour les gens qui veulent entreprendre. Nous n’étions pas du métier, nous n’avions pas de moyens financiers. Notre idée était la complémentarité avec les autres. Certes, c’est plus facile si l’on est milliardaire. Pour un jeune, aujourd’hui, le monde est difficile, le partage des richesses plus injuste que jamais. Mais il y a toujours de la place pour celui qui a des idées, la ténacité et l’envie. C’est vrai, je pensais que nous aurions fait plus d’émules, quand même.

D’aucuns disent qu’il n’y a pas de culture industrielle au Pays Basque Nord, contrairement au Pays Basque Sud. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes un petit territoire et l’environnement sociomédiatique n’encourage pas à l’initiative et à la prise de risque, c’est tabou de gagner de l’argent, même si cela sert à créer de l’emploi. Quant au Pays Basque Sud, il ne faut tout de même pas oublier qu’aujourd’hui plus d’un tiers des jeunes de moins de 25 ans sont sans emploi.

Si cela était à refaire, changeriez-vous votre trajectoire ?

Au global, je garderai le principal de la trajectoire et de l’esprit, je n’ai pas grand-chose à enlever. Le démarrage de Sokoa s’est fait sur des prévisionnels et malgré mon pessimisme réaliste, cela a été plus long que prévu. En 1972, nous disposions de 180 000 francs. Dès la deuxième année, en 1973, nous avions des résultats positifs et nous avons pu rémunérer le capital. “On avance en avançant” est un peu notre devise, nous avons d’ailleurs créé Herrikoa autour de cette idée-là.

Peut-on dire que l’entreprise Sokoa a fait école ?

Oui, car nous avons essayé de ne pas rester dans notre pré carré du meuble. A la suite de ma retraite début 2008, il y a eu un passage de relais interne, nous n’avons pas recruté un manageur de l’extérieur. Et dans la prétention humaine qui nous caractérise, le fait que le relais se passe d’une manière satisfaisante est positif. C’est vrai, Sokoa n’est pas une entreprise comme les autres, c’est parfois un peu la SPA (société protectrice des abertzale !).

Et malgré la fameuse crise, les solutions sont à trouver plus à l’intérieur de l’entreprise que dans le monde qui nous entoure. C’est parfois compliqué à gérer, c’est une déception relative, mais cela fait partie de la nature humaine, la “conflictivité” à certains moments est inhérente à toute entreprise. Rappelons que tous les salariés sont actionnaires, à la fin de l’année, nous partageons les bénéfices de façon égalitaire. La rentabilité est positive, même si le chiffre d’affaires est en baisse. Le fait de notre différence par rapport à d’autres entreprises a du bon et du mauvais. Comme pour tout.

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