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Sujet à la une

L'intégrale de l'entretien avec Aurore MARTIN publié le 4 juin 2011

11/06/2011

«Le temps est venu pour moi de retourner à la vie publique»

Depuis qu’elle a décidé, il y a six mois, de ne plus honorer son contrôle judiciaire et de ne plus se montrer publiquement, elle vit cachée. Aurore Martin fait l’objet d’un mandat d'arrêt européen, ordonné par la Justice espagnole et validé par la Cour de cassation française, en décembre dernier. On lui reproche d’avoir participé à une conférence de presse à Iruñea, un meeting dans la même ville et une réunion en Araba.

Depuis son retrait, le mouvement de soutien s’est amplifié et un manifeste a vu le jour. Un texte, signé par des personnalités telles que Stéphane Hessel (écrivain), Albert Jaquard (philosophe), André Valini (député PS), ou encore la Fédération internationale des droits de l’Homme, appelle à participer au meeting du 18 juin, à Biarritz, organisé pour dénoncer le mandat d’arrêt européen.

Dans cet entretien accordé au Journal du Pays Basque et au site Mediapart (www.mediapart.fr), Aurore Martin annonce son retour “dans les jours ou les semaines à venir”. Mais surtout, elle recadre le débat sur son sort dans le contexte politique du Pays Basque.

Comment allez-vous ? 

Je suis bien. Bien que la situation soit dure, je suis en forme.

Comment vivez-vous le fait de vivre cachée ?

Ce n’est pas une situation vraiment stable. Elle ne me permet pas de me projeter dans l’avenir. ça a été le cas tout au long de la procédure du mandat d’arrêt européen. En plus, c’est très très difficile de se couper de tout. Parfois, cela me laisse imaginer la situation dans laquelle vivent certains… Même des personnes étrangères au conflit basque qui ont des difficultés sociales.

Qu’est-ce qui se passe dans l’esprit d’une personne lorsqu’elle ne vit pas dans la normalité pendant six mois ?

Mille questions. Moi, l’avenir, où, comment, la famille, ne pas être auprès de ma famille s’il lui arrivait quelque chose, ma féminité, ma militance… Ce type de questions sur la vie. Toute personne a des projets dans la vie, mais dans cette situation, on ne peut pas les planifier.

Vivez-vous des moments de solitude ?

Oui, de grands moments de solitude. Mais j’ai appris à vivre de cette manière, à aimer cela. Je sais que je dois me préparer à vivre ainsi à l’avenir, en prison. Ces derniers mois m’ont permis de me mettre en condition pour les étapes futures de ma vie.

Vous vous êtes cachée mais vous n’avez pas renoncé à la militance. Comment fait-on dans votre situation pour faire de la politique ?

Effectivement, j’ai fait ce choix dans l’objectif de poursuivre mon activité politique liée à Batasuna. Dans la pratique, cette situation a ses limites. Je participe aux réflexions par voie écrite. Les limites étaient évidentes pendant les élections, mais j’ai fait confiance à ceux qui me représentaient. J’ai entièrement fait confiance aussi bien au groupe d’EH Bai qu’au comité de soutien. Je sais que, quelque part, des personnes relayent mon message.

Et mon absence a une forte signification politique. Elle reflète mon engagement, mais aussi la dynamique en faveur des droits civils et politiques.

Vous vous êtes présentées en temps que remplaçante de la candidature d’EH Bai sur le canton de Tardets, en mars dernier. Quel bilan faites-vous de ces élections ?

De mon point de vue, nous avons obtenu de très bons résultats, malgré la situation. Ces dernières années, nous occupons un espace que nous n’avions pas avant. L’obtention de 7% des voix exprimées n’est pas exceptionnelle, mais c’est un pas en avant. Grâce à cette dynamique de long terme qu’est EH Bai, il me semble que nous progressons peu à peu dans les communes.

Par ailleurs, je suis très contente de la campagne qu’a réalisée Gilen Iriart. Il s’est exprimé en euskara alors qu’il vient de l’apprendre et il s’est très bien défendu face à des candidats plus âgés que lui. C’était sa première candidature et je trouve que les résultats sont considérables.

Par moment, on pourrait dire que vos adversaires ont fait campagne pour vous, dénonçant le mandat d’arrêt européen dont vous faites l’objet…

Il est vrai que j’en connaissais certains personnellement, pour avoir travaillé avec eux sur certains dossiers, notamment sociaux. En outre, il est vrai que l’ensemble de la classe politique s’élève contre mon sort. Certains l’ont exprimé plus fort que d’autres.

Les idées et le projet politique que vous avez défendus dans cette campagne, mais aussi auparavant dans le cadre de votre militance,  ont été illégalisés sur le territoire espagnol. C’est du reste ce qui vous a amenée à la situation que vous vivez actuellement. Or, après avoir été interdits pendant huit ans, aujourd’hui ils sont à nouveau représentés dans les institutions du Pays Basque Sud, suite aux élections qui ont eu lieu sur ce territoire le 22 mai. Que vous inspire cette évolution des choses ?

Pendant huit ans, nous avons été illégaux. On voulait nous vendre que le projet abertzale dans son ensemble est soutenu par une minorité, qu’elle n’est pas représentative. Pour prouver le contraire nous avions besoin d’avoir une place dans le champ électoral, mais cela nous était refusé. Maintenant que nous avons retrouvé cet espace, nous avons pris la balle au bond et les électeurs ont confirmé que nous n’étions pas une minorité.

Derrière ces huit ans d’illégalisation de la gauche abertzale, il y avait tout simplement une volonté de réduire à néant un projet politique. Pourquoi ? Parce que c’est un projet cohérent, réalisable, qui bénéficie de l’appui de citoyens. Après des années de travail, nous avons gagné en crédibilité. C’est ce que nous avons démontré lors des dernières élections. Ce que l’on a vécu est historique.

Quel pourrait être le bilan de l’Etat espagnol sur ces années d’illégalisation ?

Il n’a pas obtenu ce qu’il voulait, mais, en général, tout type de répression dans le monde à l’encontre d’un peuple ou d’idées n’apporte pas la soumission. Bien au contraire. Ces huit années d’illégalisation nous ont conduits au contexte actuel et notre projet a été renforcé.

Il ne me semble pas que la stratégie entreprise par l’Etat espagnol ces trente dernières années lui ait apporté quelque chose. C’est un échec pour lui. Malgré cela, il faut rester vigilant sur ce que vont amener les prochains jours ; comment va agir l’Etat espagnol dans la situation actuelle.

On vous reproche d’avoir participé à des réunions et à des rassemblements publics, d’avoir eu des activités politiques. Derrière cette accusation se trouve la “loi des Partis”* qui constitue un élément de l’action, dans son ensemble, de l’Etat espagnol. Action dirigée à l’encontre d’un groupe de personnes bien précis. Quel est l’objectif de l’illégalisation, des arrestations, de la politique carcérale, selon vous ?

Au lendemain du cessez-le-feu, lorsque Sortu [nouveau parti de la gauche abertzale] accepte de respecter la loi, c’est-à-dire la loi des Partis, on a entendu de tout ! On a même entendu qu’on allait modifier la loi des Partis. C’est une politique taillée sur mesure pour le Pays Basque. Par exemple, la demande de condamner la violence n’est faite que dans un sens. On n’exige jamais de l’Etat espagnol qu’il dénonce la disparition de Jon Anza, par exemple.

L’objectif de ces politiques est d’anéantir un projet et de retirer le droit d’expression à un groupe de personnes, dont la crédibilité est évidente. L’Etat espagnol ne mettrait pas toute cette stratégie en marche si nous ne représentions qu’une minorité.


Pourquoi a-t-il appliqué cette même stratégie au-delà des ses frontières ? Non seulement il exige de l’Etat français l’application de mandat d’arrêts européens prononcés à l’encontre de Basques des provinces du Sud, mais en plus, il le fait à l’encontre de personnes de citoyenneté française. Vous en êtes l’exemple.

La volonté de l’Espagne que la France franchisse ce pas ne date pas d’aujourd’hui. Qu’on le veuille ou non, une partie du Pays Basque est administrée par la France. Et l’Espagne est consciente qu’un même parti soit illégal d’un côté et légal de l’autre soit paradoxal. C’est pourquoi elle souhaite que la répression soit appliquée sur un territoire plus ample.

Par ailleurs, le fait d’agir au-delà de ses frontières correspond à une volonté de criminalisation et de créer de la méfiance envers le mouvement abertzale. Au lendemain de l’opération contre Batasuna, au Pays Basque Nord, nous savions clairement qu’elle répondait au souhait de l’Etat espagnol. Jusqu’à ce moment-là, la France n’était jamais rentrée dans un bureau d’un parti, plaçant en garde à vue ses responsables. L’Espagne voulait appliquer sa théorie de ce côté-ci. Mais ça a été un échec.

Tous ces éléments démontrent que l’Espagne fait pression sur la France. Nous vivons dans des rythmes différents au Pays Basque Nord et au Pays Basque Sud, mais la volonté de criminalisation est la même des deux côtés. A travers le mandat d’arrêt européen, l’Espagne a aussi tenté de donner une autre dimension au conflit.

Depuis les attentats du 11 septembre, les luttes anti-terroristes ont accordé beaucoup de libertés judiciaires. Nicolas Sarkozy a donné son feu-vert pour user de toutes les voies en matière d’action contre les Basques dans l’Etat français. Dans mon cas, c’est un test pour voir comment il pourrait procéder au Pays Basque Nord.

La France a d’une certaine manière illégalisé Batasuna. Je ne dis pas qu’en acceptant mon mandat d’arrêt européen la France illégalise Batasuna, mais elle franchit un nouveau pas. Elle m’empêche d’avoir des activités politiques, sinon je ne me cacherais pas.

Quelles sont les conséquences de ce geste pour l’Etat français ?

En acceptant mon incarcération, la France a pris un autre rôle aux yeux de tous : jusqu’à ce jour, officiellement la France n’était pas partie prenante dans le conflit parce que, tout simplement, le Pays Basque n’existait pas. Elle menait la politique de la négation. Mais un pays qui a 150 prisonniers politiques et qui accepte des centaines de mandats d’arrêts européens à l’encontre de jeunes, ne peut pas nier qu’il est partie prenante dans le conflit. Nous, nous savons que la France est partie prenante dans le conflit, qu’elle devra être un partenaire dans la résolution de celui-ci.

L’Etat français pourrait aller plus loin selon vous ?

Je ne crois pas qu’il se lance dans une illégalisation franche. La France va certainement renforcer la répression à l’avenir. Car chaque avancée de notre part est suivie de répression. Au Pays Basque Nord, nous sommes sur la bonne voie, nous sommes en train de construire nos propres outils, notre pays. Il n’y a qu’à voir l’exemple d’Euskal Herriko Laborantza Ganbara.

La cour de cassation a accepté votre expulsion vers les prisons espagnoles. Comment vivez-vous cette option ?

Je sais que la procédure va être menée jusqu’au bout, que je vais passer devant l’Audiencia Nacional et j’ai intégré que je vais être incarcérée. Je dis ‘intégré’ car on ne peut pas accepter cela. Je risque 12 ans de prison. Je ne sais pas combien j’en ferai.

La gauche abertzale a fait une proposition à la société basque dans un document intitulé Zutik Euskal Herria. Quel est le message envoyé à l’Etat français ?

Le document Zutik Euskal Herria produit par la gauche abertzale dit simplement que l’Etat français est un acteur du conflit et qu’un jour il devra l’accepter. Il devra accepter que le Pays Basque existe et qu’il est temps de s’asseoir autour d’une table.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez pris connaissance de la publication d’un manifeste signé par une centaine de personnalités du Pays Basque et de l’Hexagone ?

J’ai ressenti une grande joie. L’implication de la société civile est indispensable dans ce type de dynamique.

La plupart des signataires ne partagent pas vos idées politiques. Quel est leur point commun ?

Les personnes qui m’ont soutenue ont comme point commun la défense des droits fondamentaux. Ils savent que mon cas peut être un précédent. Bien que ce qu’on me reproche soit qualifié de ‘terroriste’, toute la classe politique y voit une atteinte aux droits fondamentaux. En revanche, je n’accepte pas que ma nationalité soit utilisée comme un argument dans ma défense. Un Argentin ou un individu d’un pays quelconque n’aurait pas les mêmes droits que nous ? Ces dix dernières années, la Cour d’Appel de Pau a accepté de nombreux mandats d’arrêt européens.

Pensez-vous que ce manifeste va avoir un effet sur l’opinion publique française ?

Oui. Il était temps. Elle peut changer si, et seulement si, on s’engage entièrement dans cette dynamique. Les choses ne changent pas toutes seules.

Quelles sont vos intentions pour l’avenir proche ?

Au regard du travail mené ces six derniers mois, des nouveaux paramètres du débat politique, et du contexte dans lequel se trouve l’ensemble du Pays Basque, il me semble que les conditions sont propices à mon retour. Le temps est venu de retourner à la vie publique. Je souhaite mettre fin à cette situation. Je compte donc revenir à la vie publique dans les jours ou les semaines à venir.

 

* Loi espagnole ayant servi à interdire la gauche indépendantiste.

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