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Sujet à la une

Le ramadan de Boutaty

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18/08/2010

Marc DUFRECHE

Le Ramadan (l'un des cinq piliers de l'islam) a commencé il y a exactement une semaine avec le début du neuvième mois du calendrier musulman mercredi dernier. Depuis, Abdellatif Boutaty ne boit plus et ne mange plus entre le lever et le coucher du soleil. Jusque-là rien d'étonnant, puisque le garçon est un musulman pratiquant comme des millions d'autre dans le monde. Mais Abdellatif Boutaty est également rugbyman professionnel à l'Aviron Bayonnais. A la contrainte de jeûner pendant la journée, le joueur y ajoute donc la difficulté de pratiquer une activité physique intense.

Ce qu'un esprit d'occidental rationnel pourrait penser être un handicap est loin d'en être un pour le joueur de l'Aviron Bayonnais. «Les meilleurs matches que j'ai faits c'est pendant le ramadan», lance Abdellatif Boutaty. On peut donc être compétitif dans un sport de contact de haut niveau sans s'alimenter la journée et pendant un mois.

L'explication est à chercher dans la tête comme l'affirme simplement le joueur arrivé à Bayonne à l'intersaison : «quand on croit en dieu on va au-delà de nous-même. C'est une vraie force intérieure. Il n'y a pas de secret. Franchement le rugby c'est dans la tête et quand on croit, on va au-delà de nos forces». La preuve par l'image lorsqu'on voit l'activité du deuxième ligne lors de l'exploit de son équipe à Toulon en ouverture du Top 14.

«On lui fait confiance»

Pour Christian Gajan, le directeur sportif du club et catholique pratiquant, «ce n'est pas très important qu'il fasse le Ramadan, il s'adapte. C'est sa conviction, je lui fais confiance. Le mental est une de ses qualités. Il est bien dans sa tête et ça se voit sur le terrain. C'est quelqu'un sur qui on peut compter.»

Du côté du médecin du club Jacques Manic même son de cloche : «on lui fait confiance au niveau de sa nourriture. Lorsqu'il peut s'alimenter on fait en sorte qu'il ait les doses suffisantes pour conserver un équilibre. Après c'est un garçon qui a un gros mental, parfaitement équilibré et qui n'hésite pas à discuter. A tous les niveaux c'est une excellente recrue.» «Ramadan ou pas, Il est toujours bon Abdel, c'est une valeur sûre,» ajoute Julien Audy, celui qui a fait le chemin de Montauban à Bayonne avec Boutaty à l'intersaison.

Avec bon nombre de joueurs venus d'Afrique il est courant aujourd'hui d'avoir dans une équipe professionnelle de football un joueur de confession musulmane. Dans une équipe de rugby cela tient plus de l'originalité. À tel point qu'à Bayonne certains des coéquipiers ignorent sans doute le culte d'Abdellatif Boutaty. Julien Audy raconte : «il fait le ramadan de son côté. il n'en parle pas. Je pense même que la plupart des joueurs ne sont pas au courant. Abdel est content de faire le ramadan, un moment pendant lequel il retrouve ses racines».

Au Maroc une ambiante différente

Effectivement, Abdellatif Boutaty souhaite rester discret sur sa vie religieuse : «je fais tranquillement mon chemin. Je suis un vrai pratiquant et en plus du ramadan je fais la prière toute l'année, je mange de la viande Halal. Je fais mon petit chemin. Je fais mon travail, j'essaye d'être à la hauteur de la confiance que me donnent les gens. Le reste c'est pour moi. Mais je suis prêt à en parler avec les gens qui le souhaitent.»

«Pour le meilleur mois de l'année» comme il le qualifie, Abdellatif Boutaty n'a sans doute qu'un seul regret aujourd'hui. Celui de ne pas être au Maroc, là où en cette période l'activité se fige le jour pour s'activer le soir avec la rupture du jeûne. Lorsqu'il en parle son visage s'éclaire : «là-bas tout le monde le fait. C'est énorme. Le peuple est dedans. Il y a des horaires de ramadan et ni les cafés, ni les commerces n'ouvrent pas avant le coucher du soleil».

Au Maroc, la rupture du jeûne correspond également au moment pour les familles de se retrouver et pendant un mois c'est un peu la fête à chaque coucher du soleil. Pour retrouver un peu de cette ambiance, Abdellatif peut compter sur la présence de sa femme, mais aussi de sa mère et de sa grand-mère qui sont arrivées cette semaine à Bayonne. «Au Pays Basque ou ailleurs, avec la famille on se voit plus souvent pendant le ramadan, et ça se passe très bien ici,» précise l'international marocain.

L'impair qui le dérange

Dans sa foi, Abdellatif Boutaty, confesse cependant être un peu «gêné». «Lors du match à Toulon je n'ai pas jeûné. C'est la première fois que je ne le fais pas et ça m'embête. Ce n'est pas bien, mais le rugby c'est mon travail, mon gagne-pain et il faut que je sois au top. J'espère que Dieu me pardonnera.» Pour rassurer Dieu, Abdellatif promet : «dès que le ramadan sera fini je rattraperais les jours.»

De son côté, le supporter de l'Aviron bayonnais lui pardonne déjà. Et avant de jouer contre Agen vendredi, il souhaite même qu'Abdel observe une journée de jeûne si cela lui permet d'être bien dans sa tête et de continuer à être le combattant qu'il est depuis toujours.

Le joueur ne sait pas encore s'il fera une nouvelle entorse à la règle religieuse. «Tout dépend du temps» annonce-t-il. En cas de forte chaleur avec un match programmé en fin de journée (19 h 00), difficile effectivement au minimum de ne pas boire. S'il venait à faire le ramadan ce jour-là, Abdellatif Boutaty pourra rompre le jeune au coup de sifflet final.

L'été c'est plus dur

Le calendrier musulman est un calendrier lunaire. C'est pourquoi, chaque mois commence lorsque le premier croissant de la nouvelle Lune est visible. Comme le calendrier musulman compte onze à douze jours de moins que le calendrier solaire que nous connaissons, le ramadan se décale chaque année et passe progressivement d'une saison à l'autre. Cette année le ramadan a donc débuté le 11 août, l'an prochain il débutera autour du 1er août. A noter que lorsque le ramadan arrive en été, il est plus difficile à supporter puisque les journées sont les plus longues de l'année. Une donnée qui n'arrange pas les choses lorsqu'on pratique une activité physique intense. Le jeûne a pour but d'enseigner aux musulmans la patience, la modestie et la spiritualité.

La prière à la mosquée de Bayonne

La journée d'Abdellatif Boutaty débute avant le lever du soleil par la prière du matin. Vers 6 h 30, il mange et boit pour ce qui sera son premier et dernier repas avant le retour de la nuit vers 21 h 00. Entre-temps il s'acquitte des deux entraînements quotidiens avec l'Aviron Bayonnais et des deux prières de la journée lorsqu'il le peut. Abdellatif Boutaty raconte ensuite la fin de sa journée : «Le deuxième entraînement est en soirée à cause de la chaleur et je ne peux pas participer à la préparation du repas du soir. Quand je rentre tout est prêt pour la rupture du jeûne. Après avoir mangé je vais à la mosquée vers 22 h 30 ou je vais faire ma prière. Celle de Bayonne est en construction mais il y a un petit local ou on fait la prière. Ensuite je rentre chez moi.»

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