RSS

Pays Basque découverte Lejpb-rekin batera

Ostegunero
Ljpb-rekin

Index > Edition papier > Rencontres

Rencontres

Ces zozos, avec leurs caméras

Leurs espoirs d'être visibles un jour sur votre petit écran ne sont pas les points de départ de tous ces réalisateurs présents cette semaine au FIPA : y être finalement sélectionnés permet tout de même à certains d'entre eux de mesurer le chemin parcouru...

30/01/2010

Là où France Télévisions s'entête encore un peu à aller éclairer les aspérités du présent par le prisme sépia du passé, le FIPA a su accueillir une nouvelle fois les productions d'une soixantaine de pays, parmi lesquelles une grande proportion de films d'urgence, telle que fut ressentie physiquement la nécessité de la partager sans se poser plus de questions que cela, et surtout pas les mauvaises qui assombrissent le regard et font baisser les poings levés.

Loin du «Chateaubriand» de Pierre Aknine, ces investigations ont été menées pendant plusieurs années avec des budgets ridicules, le temps et les difficultés n'ayant pas eu de prise sur la volonté, et rendus possibles par l'émergence de petites caméras qui tiennent dans un sac à dos, donnent des images remarquables, qui, montées tout aussi patiemment sur des ordinateurs portables tout à fait ordinaires, ont permis à la réalité de se frayer un chemin vers les yeux, puis l'âme, de ceux qui, durant cette semaine, avaient pris place sur les fauteuils.

Parmi ceux-là, Frédéric Laffont est venu présenter une vision du monde qui, avec 1 $ pour 1 vie, ne l'englobe pas, mais qui conteste la condamnation à mort de tout espoir.

«Ce documentaire passera en avril sur ARTE, dans la case de 23heures, et une seule fois», explique-t-il, «et si je suis convaincu qu'un film ne change pas le cours du monde, je suis tout de même persuadé qu'il peut constituer un point d'accroche, pour ceux à qui il rend hommage, et pour ceux qui ont besoin de considérer le monde autrement que comme un amas de douleurs et d'impuissance»...

Action

Qu'il faille entendre, en conférence de presse, que «Chateaubriand» permette de mesurer l'actualité de la lutte pour le pouvoir, «en particulier en ce jour de verdict de Clearstream», fait partie de moments non inoubliables de cette 23e édition, vite chassée par exemple par la rencontre avec Lars Edman et William Johansson, les deux réalisateurs suédois de Toxic Playground : étudiant en cinéma au Chili, Lars découvre dans les montagnes du Chuño des centaines d'enfants malades de déchets toxiques provenant de sa ville natale en Suède.

La rencontre là-bas avec un compatriote, William, photographe, décidera du projet, où ils finiront par amener dans le désert chilien cet ancien responsable, Rolf, qui prit cette terrible décision 20 ans auparavant. Ils filment le courage de celui qui accepte de revenir sur les lieux du crime, face à sa conscience et à ces habitants, qui, dans un moment incroyable à l'écran, l'accueillent avec honneur et respect.

Leur film a permis cette rencontre qui, tout à la fois, clôt leur projet et ouvre le chapitre inespéré d'une enquête officielle, d'un procès sans doute aussi : sur l'écran, cette poignée de main, ce n'était pas rien...

Celui-là a filmé en Colombie la «plata blanca» de ces paysans pour qui un gramme de cocaïne, avant de représenter 60 dollars sur le marché américain, leur est échangé contre un kg de maïs ou 5 poules, envers du décor d'une exploitation terrifiante de l'homme et de la forêt amazonienne, avant de finir dans la narine d'un avocat de Las Vegas. Impressionnant travail d'investigation journalistique mené par un homme mis à mort par les FARC, sans qu'il ne s'étende là-dessus, notre José Luis Sanchez, histoire douloureuse de la vérité qui, cette fois-ci au moins, ne s'est pas fait arrêter par une balle dans la nuque.

Réaction

D'autres témoins exceptionnels ont habité les écrans du FIPA, on a ainsi pu partager la fin des silences indécents des bourreaux vietcongs, ou le regard raide de cette chanteuse iranienne qui refuse de ne pas chanter malgré l'interdiction religieuse, avec, au bout du compte, un fil rouge à tous ces récits : à côté des macro-sujets de la guerre et des catastrophes humaines, la vie reste la somme d'instants, plus triviaux peut-être, où un être dit «non» à une certaine fatalité, et à un état de confusion où l'on ne dénombre plus ceux qui ne comptent pas.

Frédéric Laffont ne semble avoir jamais cherché vérité plus grande, et devant le public venu découvrir son 1 $ pour 1 vie, il n'évoquera pas son parcours, passé par les mères inconsolables des soldats russes défunts, par ces années d'amitié et de travail avec Christophe de Ponfilly autour de Massoud, par ces images d'espoir ramenées de Palestine et d'Israël, et par une liste de prix internationaux qu'on ne peut plus qualifier de «exceptionnelle» puisque ce mot est prostitué chaque jour à la télévision pour tout et n'importe quoi.

Ces 18 derniers mois, il a ramené de tous les coins du monde le travail au quotidien de ceux qui luttent contre ces maladies tropicales dites «négligées», comme le paludisme, qui ne frappent que les populations pauvres et marginalisées, c'est-à-dire une incroyable fraction de notre monde, un milliard de personnes soignées avec 14 sortes de médicaments en tout et pour tout, les laboratoires ayant écarté l'intérêt financier de s'en occuper.

En Inde, il y a cet homme ; au Pakistan, celui-là ; cette femme, là, au Burkina, et puis ces 26 étudiants maliens, partis étudier la médecine à Harvard, tous revenus au pays pour chercher sans aucun confort de nouveaux traitements contre le paludisme, quand des salaires 20 fois supérieurs les attendaient aux States. «26, sur 26, pas un seul qui ait cédé...» répète encore une fois Frédéric, qui les a filmés, une caméra dans le sac comme seule équipe.

Qui dit mieux ?

Une fois de plus, il s'est demandé s'il ne venait pas «voler» la vie de ces gens, et s'est étonné, cette fois-ci encore, d'avoir été aussi bien accueilli, quand le film réalisé peut toujours se réduire à un «spectacle», ce qu'il craint, puisque si dérisoire par rapport aux luttes qu'il a filmées.

Les applaudissements reçus l'ont fait sourire, de cette timidité qu'il apprécie tant de pouvoir exprimer dans une salle de cinéma, quand il est habituellement confiné au petit écran.

«C'est quand même incroyable, non, cette disponibilité, cette affection que tous ces gens t'apportent, quand tu débarques, là, comme un zozo avec sa caméra, non ?», confie-t-il aux spectateurs

Zozo : nom familier désignant ces modestes artisans qui nous font comprendre le chemin qui sépare encore la réalité de l'inaccessible vérité, le «su» du «compris», le «lui» du «nous tous». A toutes fins utiles...

Ramuntxo GARBISU

inprimatu