Culture
Les archéologues retrouvent la mémoire des esclaves oubliés de Tromelin
La seconde campagne du GRAN met en valeur les capacités d’organisation et de survie exceptionnelles des esclaves abandonnés par le navire basque l’Utile

14/01/2009
Jean Sébastien MORA
L'Utile est une flûte négrière de la Compagnie française des Indes construite et armé à Bayonne. Partie le 17 novembre 1760, elle s'arrête à Pasaia pour terminer son armement et les derniers équipements à destination des 150 hommes commandés par le Capitaine Jean de Lafargue. L'Utile fait naufrage le 31 juillet 1761 sur l'île de Sable (Tromelin) alors qu'elle transporte des esclaves destinés à l'île Maurice provenant de Madagascar.
L'équipage regagne Madagascar dans une embarcation de fortune, laissant alors soixante esclaves sur l'île et promettant de venir les rechercher. Cette promesse ne fut jamais tenue et ce n'est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, récupéra huit esclaves survivants : sept femmes et un bébé de huit mois.
Énigme éclaircie
Une seconde campagne de fouilles a offert des nouvelles données sur les esclaves oubliés de Tromelin. Les chercheurs du GRAM (Groupe de Recherche d'Archéologie Navale) ont essayé de comprendre les raisons de l'abandon des esclaves sur Tromelin, l'étude des conditions de la survie des esclaves, les tentatives de départ et le sort des esclaves rescapés.
Comment ces esclaves ont-ils pu survivre durant plusieurs années dans un environnement particulièrement hostile, sans pour ainsi dire de végétation susceptible de créer un espace d'ombre contre les intenses rayonnements du soleil ? Bien que la publication des résultats de cette campagne tarde quelques mois, l'équipe de recherche dirigés Max Guérout, a communiqué certaines informations. Les archéologues ont mis à jour un ensemble de trois édifices construit à base de corail qui surprennent pour leurs dimensions, et plus concrètement pour la taille de leurs murs (entre 1 m et 1 m 30). Il a été mis en valeur également environ 400 objets d'usage quotidiens réalisés à partir de l'utilisation des métaux récupérés sur l'épave du navire bayonnais.
Selon Max Guérout, ceci «montre un savoir-faire évident» : cuivre découpé, riveté et utilisé pour réparer les récipients provenant de l'Utile. Fabrication des cuillères et des aiguilles alènes à partir de lames de fer récupérés sur l'épave ; Plomb fondu pour fabriquer de grandes bassines servant très probablement à la conservation de l'eau.
Un laboratoire archéologique
Dans l'un des bâtiments découverts, sans doute la cuisine, un abondant mobilier a été trouvé en place autour d'un foyer aménagé. Les spécialistes pensent que ces objets témoignent d'«une organisation structurée et une grande faculté d'adaptation aux ressources locales». Cette maîtrise des ressources disponibles est d'autant plus étonnante qu'elle «va parfois à l'encontre des habitudes des Malgaches». On sait en particulier qu'à l'époque sur la «Grande île» les habitations sont toujours construites en utilisant des matériaux végétaux.
Construire en pierre et avec l'ampleur constatée, est non seulement affaire d'adaptation pratique mais aussi, on s'en doute bien, d'adaptation culturelle et psychologique. «La petite société qui s'est constituée là, face à l'adversité, passé le stress initial, est de toute évidence restée debout et organisée, apportant un démenti cinglant à ceux qui, en les traitants en esclaves, leur avaient nié toute humanité» explique l'archéologue Max Guérout.
En ce sens, l'île de Tromelin constitue «un laboratoire archéologique» dans la mesure où l'on connaît le contenu du navire à son naufrage et les moyens de survie qu'avaient les esclaves abandonnés, le tout dans un espace très fermé.
Des restes humains
Dans deux des bâtiments mis au jour, des ossements humains appartenant à deux individus distincts ont été retrouvés dans un niveau de déblais. La conservation de l'eau dans des récipients en plomb, pose la question d'une possible intoxication au plomb des naufragés. Le plomb se fixant en majorité dans les os, une analyse de ces derniers devrait rapidement apporter une réponse à la question.
La campagne de GRAN à Tromelin fait partie du projet de recherche «L'Utile, les esclaves oubliés», parrainé par l'UNESCO au sein du programme «La route des esclaves». Ce programme à l'initiative d'Haiti et des Pays Africains vise à rompre le silence et mettre à jour de manière objective la traite des noirs. Ainsi, l'ensemble mis au jour constitue par sa qualité et par l'espace organisé qu'il occupe un site archéologique original, «mais aussi un lieu de mémoire remarquable qu'il importe de protéger» explique Max Guérout.
Les Basques et le trafic négrier
Entre le XVIe y XIXe siècle, entre 12 et 15 millions d'Africains furent esclavisés et transportés en Amérique. Ce commerce fut impulsé par les Portugais, les Britanniques, les Hollandais... et bien sûr, par les Basques des deux côtés de la Bidasoa. Alors qu'au cours du XIXe siècle, l'esclavage est interdit, des personnages comme José Matía, José Antonio Ibarra ou Julián Zulueta se sont enrichis grâce à l'esclavage. Zulueta, entrepreneur et innovant, fut le premier à transporter à Cuba des Chinois en substitution des esclaves africains. L'histoire de l'Utile, mais aussi le lieu-dit la négresse à Biarritz, rappelle le passé esclavagiste du Pays Basque.
Parmi les 150 hommes d'équipages de l'Utile, le généalogiste Bernard Harnie-Cousseau a constaté que la plupart étaient basques, beaucoup de Bayonne mais aussi de Bilbo, Lekeitio, Espelette, Baigorry ou Anglet. L'Utile n'était pas autorisé au trafic d'esclaves. En escale à Madagascar, les hommes du capitaine de Lafargue chargèrent les cales d'esclaves Malgaches afin de les revendre plus tard.





