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L'opinion - Tribune Libre

Jean Lassalle ou l'indignation hémiplégique

06/12/2008

Laurent Caudine

Je viens de lire le bouquin de Jean Lassalle : La parole donnée. Au départ, avant de lire ce livre, je pensais que j'appellerai mon papier «La parole bidonnée». J'ai changé d'avis, car il est certain que ce type est totalement sincère. Il n'est pas dans l'erreur partout (...) mais juste dans ce qui est le plus important en ce début de millénaire, c'est-à-dire notre rapport avec la planète, avec la nature et par conséquent notre rapport avec notre propre espèce...

Et c'est un effrayant gâchis de temps et d'énergie pour un homme de cette trempe et pour nous-même. Car il faut le dire, cet homme est une force qui va, comme dirait Victor-Hugo. C'est incontestable... Sauf qu'elle ne sait pas où elle va. Et le mur n'est pas loin.

S'il fallait tirer le portrait de Jean Lassalle. On pourrait dire qu'il se situe entre Besancenot et Jean Saint Josse, ballotté entre un conservatisme de gauche et un autre de droite, pour se figer finalement dans un centre aussi mou qu'un corps sans colonne vertébrale. Il fait le maximum qu'il peut, emporté par une énergie vitale et une conviction qu'on ne peut pas lui enlever et qui fait toute sa force. Mais une conviction qui se trompe, c'est une voiture sans freins, et là encore, le mur n'est pas loin.

En politique, il fait de son mieux pour être un député efficace. Pour les affaires courantes, celles qui font consensus aussi bien à gauche, à droite qu'au centre, il est probablement parfait. Mais comme il évite consciencieusement les clivages, il finit par devenir insignifiant. À force de vouloir se mouler à son peuple d'électeur et sa communauté basco-bearnaise, à force d'être en totale empathie avec cette majorité qui l'a élu, le député de la 4e circonscription n'a aucun recul sur rien, comme un peintre devant sa toile. Aucun recul, cela signifie devenir le réceptacle et le retransmetteur un peu vide des messages que lui envoie le peuple, sans réussir à faire de synthèses et de traductions, ce qui devrait être le rôle même d'un homme politique. Alors la toile devient celle d'un peintre du dimanche, un peu fade, avec des perspectives hasardeuses et des contrastes douteux... Et le mur, encore le mur !

Sa grève de la faim est un exemple frappant. Il a peur de perdre la face devant son peuple d'électeurs (il n'y a que lui qui compte) et il met son corps en jeu dans un mouvement désespéré pour se sauver. Il a peur d'être séparé de son corps trop dissous dans celui de ses électeurs et de sa communauté basco-bearnaise alors, il le met à la diète. Il ne veut pas perdre la face, il panique. Il fait son mauvais Jésus, en aveugle et jette toutes ses cartes sur la table, mais son jeu ne vaut pas grand-chose. Rien à voir avec Gandhi et Lanza del Vasto qui, non content de tout savoir de la grève de la faim, savaient tout de la lutte pour la vie, pour la nature et pour le monde. Lassalle met son corps en vrille pour se sauver, lui, et sauver sa conscience perdue dans la confusion de cette société qu'il ne comprend pas. Gandhi et Lanza del Vasto n'étaient pas désespérés, mais habités par l'espoir. Ils comprenaient tout, ils ne faisaient pas la grève de la faim pour eux et pour quelques poignées d'électeurs mais pour le monde entier, pour la nature et pour toute la vie en général.

Jean Lassalle veut démontrer dans son livre qu'il est un député différent. Pourtant ce manque de recul sur lui-même l'aveugle et il ne se rend même plus compte qu'il devient finalement le pire des conservateurs et la pire des marionnettes. Par exemple ce passage ahurissant, à la page 259 où, après sa grève de la faim, il explique son déchirement, à l'assemblée nationale, lorsque le PS dépose une motion de censure à propos du CPE. L'UDF allait voter le texte mais Jean Lassalle était «déchiré», selon ses propres termes, entre François Bayrou et Jacques Chirac qui avait tenu un «rôle positif» dans sa grève de la faim. Lassalle parle alors du choix cornélien auquel il est confronté, écartelé entre sa «fidélité» à Bayrou et ce qu'il devait à Chirac qui venait de «lui sauver la vie». Lassalle votera finalement la motion de censure en invoquant cette sacro-sainte «fidélité», sans aucune explication ni aucun argument sur le problème politique de fond. Le voilà le député libre ? En tous les cas, il est bien à l'image du parti de Bayrou dont la stratégie est de toujours se situer, ou ne pas se situer, c'est selon, tenu par cet équilibre faux, obsessionnel et tactique dictant l'ensemble de la méthode qui fait marcher la forme sur la tête du fond.

Le plus grave n'est pas là, malheureusement et le plus grave, je l'ai dit tout à l'heure, est que Jean Lassalle met toute son énergie dans un combat d'arrière-garde dans lequel il s'empale avec la bonhomie et gaieté. Le combat contre la nature et contre les écologistes. Et là, c'est l'aveuglement et la contradiction permanente qui dictent son attitude. Par exemple page 12, Lassalle explique d'où vient sa haine de l'ours. Il se rappelle ses nuits dans les estives, quand il était enfant, enfermé dans la cabane, l'ours dehors qui attaquait les brebis et son père de crier : «Il faut tous les tuer»... Quelques chapitres plus loin, page 67, il raconte le jour où il fallut enterrer une cinquantaine de brebis victimes d'une épidémie foudroyante. Et là, son père de dire : «ça ne fait rien, j'en élèverai d'autres...». La nature, d'un côté, celle dont on ne peut rien, la maladie qui décime les brebis et qui ne porte pas de visage, sur laquelle on ne peut pas reporter une haine qui serait vaine. Et puis l'ours, le gros poilu, la gueule du diable, le mal léché, décalcifié par mille ans d'opprobre, libre, trop libre, imprévisible, mais qui se prend si facilement au piège des fusils et de la strychnine. D'un côté, ça ne fait rien... De l'autre il faut tuer.

En vérité, ce que raconte Lassalle, c'est la fracture de l'homme et de la nature. Jean Lassalle est le symbole de cette fracture, comme l'ours est le symbole de la nature sauvage encore libre. Jean Lassalle fait partie de ces derniers hommes, en Europe, qui vivaient encore dans et avec la nature tout en cherchant en même temps à s'y émanciper et à la combattre. Alors que partout ailleurs, on l'a liquidée, exploitée et détruite, en haut de la vallée d'Aspe, on vivait encore dans et avec une nature sauvage, en compagnie d'un des derniers grands et beaux mammifères d'Europe. Jean Lassalle est dans cet élan, au bout de cette course de destruction de ces hommes qui depuis 2000 ans croient qu'il faut combattre la nature pour tirer son épingle du jeu. Il est perché là-haut, tout en haut, comme sur une vague, fier et péremptoire, au bout de cet élan qui nous condamne tous à crever la bouche ouverte. Mais la vague est un tsunami et Jean Lassalle le dernier porte-parole d'un monde qui court vers l'autodestruction.

inprimatu