Pays Basque
"L'énormité des sommes crée ce sentiment d'irréalité"

11/10/2008
L'actualité économique est en fusion... Hier matin, le thermomètre des banques européennes était dans le rouge. Quels sont les effets réels de cette crise ? Quel impact sur le comportement de l'opinion publique ? Faut-il prévoir le pire ? Autant d'interrogations soulevées par ce contexte économique particulier et surtout sans précédent. Entretien avec le baigorriar Pierre Bidart, anthropologue et professeur des universités à Bordeaux II.
Sans être un spécialiste de l'économie, quel regard portez-vous sur la crise ?
Je verrai ici trois grands axes majeurs. Le premier élément que j'appelle le sentiment d'irréalité, c'est-à-dire l'incompréhension du citoyen ordinaire face à tout ce qui se passe dans le monde. Le deuxième point important, c'est peut-être le retour de l'état qui traduit certainement aussi une crise du libéralisme et enfin les conséquences avec une grande question en suspens - que peut-on imaginer pour le futur ? D'autant que cette crise ne va pas rester sans traces sur la politique et notamment sur la mondialisation. Je pense qu'on aura un autre regard sur la mondialisation.
Quel impact sur les mentalités ?
Tout d'abord, il faut insister sur le fait que cette crise financière est essentiellement liée à de la spéculation. Aussi, je pense que cette situation introduit l'idée que dans une crise financière, il y a des responsables, même si ces responsabilités sont un peu diffuses - grands financiers, gros actionnaires... Aujourd'hui, on refuse de plus en plus l'adage «on nationalise les déficits et on privatise les profits». Maintenant, avec la nationalisation de la banque Fortis par le Benelux, on peut se demander dans quelles mesures cette crise peut-elle toucher un pays comme la France ?
Justement dans quelles mesures ?
On ne sait pas grand-chose sur l'évolution du phénomène mais la crainte des économistes repose sur les effets systémiques, c'est-à-dire que la faillite d'une banque entraîne la faillite d'une autre banque. Quelle est la solution ? La réponse aujourd'hui qui émerge un peu partout vient de l'État.
En pleine époque libérale, le retour de l'État serait donc la solution ?
Le rachat par l'État américain de toutes ces créances toxiques est aujourd'hui la réponse mise en place de l'autre côté de l'Atlantique. Les sommes engagées sont tellement importantes qu'il n'y a que les États qui peuvent apporter une réponse, d'autant que les phénomènes de rachat entre banques ne fonctionnent pas dans le contexte de crise actuel tout simplement parce les banques n'ont plus confiance. Or la confiance est une notion très importante en économie y compris au niveau de l'épargnant pour qui le sentiment de confiance a laissé place à la suspicion. C'est aussi une des conséquences du sentiment d'irréalité.
Qu'entendez-vous par «sentiment d'irréalité» ?
Tout simplement qu'on ne maîtrise pas bien l'ampleur des choses, c'est-à-dire qu'au niveau du citoyen ordinaire, il est aujourd'hui difficile de percevoir dans la vie quotidienne les effets de ce bouleversement. C'est une chose qui apparaît comme abstraite, pourquoi ? Premièrement, parce que l'essentiel se déroule aux États-Unis, ensuite parce que ça implique des entités financières que l'on ne connaît pas bien (Lehman Brothers) et enfin, l'énormité des sommes qui sont en jeu entretient ce sentiment d'irréalité.
Concrètement quelles pourraient être les conséquences de cette crise ?
Pour le moment, il n'est pas encore question de panique financière, mais il ne faudrait pas grand-chose pour qu'il y ait des hiatus qui apparaissent entre les banques mais aussi entre les banques et les épargnants.
Bien évidemment, on peut imaginer trois conséquences directes : La rareté ou la difficulté d'accès au crédit qui implique bien évidemment une baisse de la consommation et par extension une hausse du chômage. Quoi qu'il soit nous avons là une situation historique et personne ne sait exactement de quoi seront faits les prochains jours.
Sébastien Vaïsse




