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L'opinion

Petite sociologie des seins nus sur la plage (1/2)

08/08/2008

Voilà un thème qui peut paraître très banal, impertinent et peu légitime. Mais le sociologue Jean-Claude Kaufman nous apprend le contraire dans un de ses livres : Corps de femmes, regards d'hommes. En effet, enlever son haut de maillot à la plage n'est pas un geste simple et naturel, mais il s'inscrit dans un ensemble de règles de comportement, définissant qui a le droit de faire quoi et comment...

Tout d'abord la plage est certainement le meilleur endroit reconnu pour bronzer son corps tout entier. Une forte pigmentation de la peau est, sans conteste, un facteur de beauté. Le plaisir d'être bronzé est celui d'être classé positivement, dans la bonne catégorie, de ceux qui peuvent aussi s'offrir des vacances. Se rendre compte qu'on est bronzé, c'est constater qu'on est parvenu à obtenir ce classement. Et dans ce sens, le bronzage est un travail sur soi avec l'idée d'effort à fournir pour être reconnu comme tel, et aboutir à une pleine satisfaction. La satisfaction d'avoir bien travaillé. Pour certaines femmes, le désir de soleil est si fort qu'il pousse à multiplier toujours plus les surfaces «exposables». En effet, cette sensation épidermique rare qui enveloppe et qui donne même parfois l'impression d'être touché peut être une cause du dénuement en été. On ajoute à cela le toucher de l'eau sur la peau nue, le sable chaud et doux qui caresse les seins, la chaleur du soleil et les chatouilles du vent : ce sont les contacts directs qui agrandissent le plaisir sensuel. À la question du pourquoi pratiquez-vous les seins nus, les réponses immédiates sont le canon esthétique que représente le bronzage des seins, l'absence des vilaines marques blanches et la possibilité de pouvoir ensuite porter une petite robe d'été sans problème.

Mais plus profondément, le corps «semi-nu» est un moyen de supprimer la frontière entre la personne et le monde, d'être en contact simple avec la plage qui est l'image même de la nature. Ça représente aussi l'absence des contraintes de la civilisation. En effet, les vacances se définissent par une rupture avec le rythme quotidien. Et faire les seins nus est une garantie encore plus forte de bouleversement des rôles, de dépaysement, d'aventure, de liberté : c'est une rupture dans la rupture.

La mode des seins nus apparaît en 1964 à Saint-Tropez. On peut dans une certaine mesure dire que cette pratique est en corrélation avec la libération de la femme. Sur la plage, les seins nus sont un indicateur qui signale qu'un seuil d'aisance et de décontraction a été atteint. Mieux encore, c'est un moyen de se dépasser, de construire cette capacité d'aisance contre les résistances intérieures : c'est alors une thérapie corporelle.

Le secret le plus lourd est sans doute que la femme a trois corps, que l'homme la regarde de trois manières différentes, hésitant, passant sans cesse de l'un à l'autre type de perception : le banal, le sexuel et le beau. Comment expliquer que les seins soient un objet habituellement érotique et non érotique sur la plage ? L'effet de banalisation en est la cause : «tout le monde le fait» est une expression récurrente des femmes aux seins nus, non pas qu'elles aient observé et précisément calculé, mais plutôt qu'elles ont la conviction que la pratique est normale et que tout le monde pourrait le faire. D'autres phrases du type, «on est toutes faites pareilles» marque l'impersonnalité du sein, la perte absolue de l'intérêt visuel ou «plus personne ne fait attention» affirme l'importance du voyeurisme, mais noyé par la banalisation. Chacun sait ce qui est censé ne pas être vu, et chacun sait que celui qui ne la regarde pas la connaît. Ces choses banales sont la base de la vie sociale, mais le corps de la femme est ici oublié : c'est son premier corps. Son deuxième corps, sexuel, est écrasé par le poids du banal et les échanges sexuels sont secondaires dans un contexte balnéaire. Le corps sexuel est parfois présenté par quelques petits gestes de provocation. Mais c'est principalement la plage qui les interprète ainsi, et ce sont surtout les hommes qui construisent le corps érotique dans leur imaginaire, qui ont ce rêve dans leur regard. Le troisième corps esthétique vient en renfort, assurant la tranquillité balnéaire en déviant les pulsions sexuelles, parce qu'avouer sur la plage que parfois on regarde les beaux seins c'est supprimer le côté voyeur et sexuel. Ainsi la beauté attire pour elle-même, ce n'est plus la nudité sexuelle qui mène la danse, mais le goût artistique. Entre la banalité et le sexuel, la beauté du corps de la femme introduit l'équivoque, mais c'est surtout pour le discours, pour paraître honnête et supprimer les différentes connotations imaginables. Le sein est donc très ambigu sur la plage et les jeux de regards ainsi que les représentations de chacun conduisent la femme à voyager sans cesse entre les trois corps.

Pendant l'enquête, une fille interrogée raconte : elle avait décidé d'aller prendre un peu de soleil sur les quais de Seine «vêtue d'un petit deux-pièces très correct». Un groupe d'hommes passa sur le pont au-dessus et se mit «à mater, à siffler, à faire des commentaires»... ( à suivre)

Benjamin Wolff / AGORAVOX
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