Didier LESTRADE / cofondateur d’Act Up et du magazine gay et lesbien Têtu
De la communauté
D’abord, il faut admettre que sur ce sujet, on a déjà perdu. Depuis le 11septembre 2001, il y a eu un tel barrage de ces idées que huit ans après, on peut dire que, dans notre pays, c’est cuit. L’universalisme à la française n’a jamais été aussi puissant, il a récemment détruit et marginalisé dans les médias et la société tout ce qui ne vante pas exclusivement le modèle républicain. La société est donc uniquement dirigée par tous ceux qui ont réussi à se rassembler, malgré leurs différences parfois extrêmes, sur l’idée qu’il faut absolument empêcher les minorités de croire qu’elles font partie d’un groupe en marge de la société. Pour résumer très vite, on refuse l’idée de communauté homosexuelle comme on refuse l’idée de communauté basque parce qu’il faut surtout empêcher la création et le développement d’une communauté arabe.
Je fais partie de cette poignée de militants français qui a toujours cru à l’idée de communauté avant même de créer Act Up en 89, puis Têtu en 95, avant même d’écrire pour le Gai Pied en 86, avant même de fonder une petite revue gay des années 80, Magazine. J’y croyais de manière instinctive parce que je savais que c’était le futur et surtout parce que j’ai eu la chance d’avoir des amis qui vivaient à Londres ou à New York au début des années 80 et qui me racontaient comment était la vie gay à San Francisco, comment les gays s’amusaient mais aussi s’organisaient, comment ils faisaient pression sur les gouvernements, comment ils se mettaient à se battre contre l’épidémie aussi. Je n’idéalisais pas forcément ce que j’entendais parce qu’il y avait aussi, dans ces récits, des critiques et des moqueries de certains travers communautaires anglo-saxons, mais je savais bien que c’était la seule alternative à la solitude et à l’individualisme que je vivais moi-même dans les années 70 et 80. Et la solitude, quand on essaye de se battre contre quelque chose qui touche beaucoup de gens, ce n’est pas vraiment le meilleur moyen d’avancer. Donc il y a 25 ans, il y avait de la solitude, de l’égoïsme, de la compétition, de la névrose chez les gays, et je ne fais pas partie des gens qui disent que les années 70 c’était génial. Il y avait une violence homophobe beaucoup plus directe et violente, physique, instantanée. On était vraiment des citoyens de seconde zone. On se cachait.
Communauté homosexuelle
Quand nous avons créé Act Up-Paris, en 1989, cette idée de communauté a fait partie de nos premières réunions. Les premiers membres d’Act Up comprenaient facilement le concept parce qu’ils en ressentaient le besoin. J’ai souvent répondu aux personnes qui pensent que la communauté gay n’existe pas en leur posant, précisément, la question de ce besoin. Si des milliers de personnes attendent cet esprit communautaire, avec son fonctionnement d’entraide et son désir de créer des choses ensemble, alors cette demande n’est-elle pas la preuve qu’elle existe déjà? En 89, quand il s’est agi de décrire Act Up, la première phrase de la constitution, ou de la profession de foi on pourrait dire, c’était: "Act Up- Paris est né de la communauté homosexuelle". C’était une affirmation qui appelait des développements, mais aussi qui nous séparait de fait des associations précédentes qui niaient ce concept de communauté, ou qui n’en faisaient pas un objectif primordial.
Pourquoi une communauté? Quand on est dans la merde, que l’on soit Basque, Arabe, Breton, Juif ou gay, on a besoin d’un groupe qui puisse défendre les intérêts de ce groupe auprès de l’Etat, qui aide et fait savoir ce que ce groupe attend. C’est aussi simple. Donc l’esprit communautaire se nourrit d’une crise, d’un combat, mais aussi de ses victoires. C’est parce que les gens vont mieux à l’intérieur de cette communauté qu’ils lui font confiance, puisque c’est elle, à travers ses représentants, qui ont su la diriger pour qu’elle fasse pression en bloc. Je crois que nous avons fait des choses extraordinaires à travers cette idée. Je ne vais pas revenir dessus parce que je ne m’attache pas trop aux victoires, je m’attache surtout aux échecs.
Vingt ans après, je suis épuisé de parler de ce sujet et j’y crois beaucoup moins. Cet universalisme français, ce nombrilisme culturel, le retard général de la société, tout ça me dégoûte. Le petit réseau qui parle de communauté est complètement étouffé par le réseau majoritaire qui empêche tout débat. Il y a 25 ans, si on m’avait dit que les célébrités françaises qui se trouvent être gays ou lesbiennes ne diraient toujours pas leur identité sexuelle, je ne l’aurais pas cru. Il y a 25 ans, je n’aurais pas cru que les séropositifs célèbres persisteraient à cacher quelque chose qui est de l’ordre de l’exemplarité. Je n’aurais sûrement pas pensé que les gays deviendraient, à nouveau, le principal moteur de l’épidémie du sida alors qu’ils disposent de traitements efficaces. Je pensais qu’on aurait le droit de s’exprimer et que le politiquement correct (que nous avons contribué à rendre célèbre) ne serait pas une nouvelle langue de bois identitaire. Je pensais que le fait de trouver des traitements contre le sida nous élèverait de notre traditionnel positionnement victimaire, qui est plus que jamais présent. D’un autre côté, je pensais, il y a 25 ans, que le problème du racisme dans la communauté serait dépassé, qu’il n’y aurait plus de Beurs gays, de lesbiennes Blacks et surtout qu’ils auraient pris notre place. Dans les pays riches, les gays sont pratiquement parvenus à combattre le sida, mais cela les a rendus plus individualistes que jamais. En 2008, les jeunes Beurs gays ou les jeunes Blacks gays veulent vivre ensemble. Pourquoi? Parce qu’ils savent peut-être mieux que nous, ce que veut dire communauté. Et parce que nous, les Blancs, nous ne leur avons pas ouvert les portes. Il y avait un article sur Obama dans l’International Herald Tribune, il y a quelques semaines, qui disait: "Les Noirs ont une idée assez juste de ce que les Blancs pensent. Mais les Blancs ne savent toujours pas ce que les Noirs pensent." Une communauté, ce n’est pas seulement ce qui relie les personnes d’un même groupe, ce qui les protège, ce qui leur donne de l’espoir quand l’Etat ne s’occupe pas d’elles. C’est aussi un moyen intellectuel de comprendre ce qui se passe dans les autres communautés. Et là, ça fait pas mal de passerelles avec ce que vous connaissez au Pays Basque.
David Lestrade animera deux conférences-débats à Bayonne:
- "Communautarisme danger? Ou communauté rempart contre l'individualisme et la démobilisation?" le jeudi 12juin à 21h au bar Sankara, 22 quai Chaho.
- "Act-Up, une Histoire. Théorie et pratique de la désobéissance civile" le samedi 14juin à 10h à la Fondation Manu Robles-Arangiz, 20, rue des Cordeliers.
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