Jean-Michel Djian - Professeur Université de Paris 8
Langues régionales : un peu d'air
(...) Une vingtaine d'élus ont décidé de se rebeller contre le refus de la France de ratifier la Charte européenne sur les langues régionales du Conseil de l'Europe pourtant votée en 1999. Depuis, tous les gouvernements français successifs, qu'ils soient de droite ou de gauche, s'y opposent au nom du respect de l'article 2 de la Constitution qui stipule : "Le français est la langue de la République".Or, il faut se rappeler qu'avant le vote de la loi Toubon du 4 août 1994, la question de la "défense de la langue française" n'était pas constitutionnelle. (...) Cette loi, contestée par certains linguistes pour son efficacité, n'a fait que crisper le débat au moment même où, mondialisation oblige, les questions des "emprunts" aux autres langues (étrangères, mais aussi régionales) se posent plus que jamais. Ce nouvel épisode dans le combat que mènent les Régions pour permettre aux quelque 75 langues de France "reconnue" d'exister montre la difficulté d'admettre le plurilinguisme sur le territoire national. La majorité des démocraties en admettent désormais le principe et la réalité ; notre pays affiche sa fierté d'être à l'initiative de la solennelle déclaration de l'Unesco sur la diversité culturelle. Cela n'empêche pas la France de s'enferrer. Certes, sa langue nationale est en mauvaise posture sur les plans économique et diplomatique, mais ce que l'on sait moins, c'est que le français n'a jamais été si créatif. Selon des éminents linguistes, comme Alain Rey ou Pierre Encrevé, il se crée, dans la francophonie, c'est-à-dire dans un bassin de 250 millions de locuteurs dans le monde, entre 20 000 et 30000 mots nouveaux chaque année ! C'est le paradoxe. Pris en sandwich entre, d'un côté, une anglophonie triomphante qui s'installe, en Europe, comme langue de communication et, d'un autre côté, des pratiques linguistiques qui réveillent les territoires et les identités, le français "de France" ignore que l'histoire de son propre peuple et l'accélération de l'immigration triomphent de son académisme. En Afrique, le français se métisse avec des langues nationales comme le wolof au Sénégal ou le bambara au Mali. Au Québec, il cohabite, dans les faits, avec l'anglais, ce qui fait des Canadiens-français de vrais plurilingues.
Mais, dans l'Hexagone, la langue française s'identifie à la nation et, plus encore, à l'État. La peur de voir ressurgir une diversité linguistique à caractère nationaliste, qui contesterait la prééminence de la langue de la République, reste très fortement ancrée. Il est pourtant prouvé que, partout dans le monde où les langues, dites maternelles, sont enseignées et/ou pratiquées couramment (comme c'est le cas aux États-Unis avec l'espagnol), les populations manifestent des aptitudes à "intégrer les différences", comme l'a montré le philosophe Michel Serres. L'État français sait-il qu'en ayant décrété, avec ses voisins européens, "2008, année du dialogue interculturel", il s'engage aussi à promouvoir des cultures linguistiques qui ne connaissent pas de frontières ? Mais comment être crédible sur ce terrain si ceux-là mêmes qui prônent diversité et dialogue des cultures sont les derniers à reconnaître leurs langues sur leur propre territoire ?
|