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Luce BUCHHEIT / psychologue, écrivaine
"Deux mille huitarde"
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Fin mai 2008, l'utopie et les idéaux de mai 68 sont-ils périmés? Pas pour tout le monde. Femme inspirée, Luce Buchheit, psychologue et écrivaine, aime l'art, la poésie, la chanson engagée ; elle a gardé cette fraîcheur intacte de ceux qui n'ont pas pris le droit chemin.
Que faisiez-vous en mai 68?
J'étais étudiante à Nanterre en psychologie, j'avais 20 ans en 68 ; et je vivais dans un studio en plein c¦ur du quartier latin. J'étais de toutes les manifs et les AG à la Sorbonne. J'avais grandi en Algérie et je venais d'un milieu modeste, prolétaire. Comme je voulais m'orienter vers les sciences sociales et que ça n'existait pas en Algérie, j'ai dû demander à mon père une autorisation "paternelle" pour venir étudier à Paris ; ça a bougé depuis! J'ai eu de la chance, car mon père n'était pas trop réac ; il m'a fait confiance. Je suis devenue son interlocutrice politique ; nous avions beaucoup de débats animés.
Quelles impressions gardez-vous de cette jeunesse à Paris?
Je suis arrivée en 1966, et j'ai un souvenir terrible de grisaille! J'étais un peu perdue, imprégnée de la culture et de l'éducation que l'on donne aux filles musulmanes. Je ne connaissais ni les réunions de jeunes dans les cafés, ni le cinéma. Je n'avais pas un sou et ne sortais pas trop. J'allais à la fac, mais il y avait beaucoup de joie de vivre. En fait, j'étais fiancée avec un jeune homme connu en Algérie et proche de ma famille, mais je me suis vite rendue compte que je ne voulais pas m'enfermer dans une vie réglée et faire des enfants ; c'était trop tôt. Je sortais tout juste du giron familial, je n'avais rien vu, je voulais vivre, m'amuser, et découvrir le monde!
Maintenant ça semble évident, mais c'était une nouvelle façon très moderne d'envisager la vie pour une femme?
Oui, j'ai quitté ce fiancé, je lui ai dit honnêtement les choses, et il a compris ma façon de penser. C'est vrai que j'étais éprise de liberté et il ne m'en a pas voulu. Mais c'est vraiment après 68, dans les années 70, que les femmes se sont fait entendre avec le mouvement MLF. Pendant les manifs, les filles parlaient peu, elles ne s'affirmaient pas encore.
Quel regard portez-vous sur le mouvement de mai 68?
J'ai assisté aux soirées spéciales à l'Atalante début mai et je trouve que l'on parle beaucoup des étudiants ; n'oublions pas que ce fut un formidable mouvement ouvrier avec la grève généralisée. Les étudiants voulaient tellement prendre la parole avec un leader comme Cohn-Bendit ; ils n'ont pas laissé suffisamment la parole aux ouvriers. Mais l'essentiel est que ce fut un démuselage de la parole et de l'imaginaire ; un bâillon a sauté, les gens ont découvert la fraternité, la solidarité, sont allés au-delà des différences ; c'était la mise à sac des préjugés racistes. Néanmoins, la répression a été violente, et c'était un état de siège avec le vieux général dépassé par l'ampleur du mouvement.
40 ans après, un autre 68 est-il possible?
C'est impossible ; on me dit parfois, vous êtes une soixante-huitarde ; je dis non, je suis une Deux mille Huitarde ! Le combat ne s'est jamais arrêté. Et puis c'est un événement imprévu, inédit qu'on ne peut pas prévoir. Mais au vu de ce qui se passe en France et dans le monde, la prochaine révolution risque d'être très violente. Je suis plus que jamais anarchiste, c'est le seul ordre possible.
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